COMMON IMAGE – par Ingrid Hoelzl et Rémi Marie

Le livre sur Columbia University Press
English presentation here

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C’est quoi une image ? Il existe cent réponses à cette question. Mais je vais n’en privilégier qu’une seule : l’image est notre relation [magique] au monde. Depuis les peintures rupestres, en passant par les icônes chrétiennes, et jusqu’à finalement l’image moderne, ou l’image perspective, inventée au 15ème siècle dans une sorte de brain-storming auquel participaient trois civilisations, la grecque, l’arabe, la chrétienne (textes d’Aristote parvenus ‘chez nous’ depuis Alexandrie, optique arabe, théologie chrétienne). Une image qui transforme le monde en objet, et par laquelle l’homme usurpe la place de son dieu (puisque spectateur et infini sont confondus dans le plan de l’image). Magie puissante au point qu’elle nous a fait confondre vision et représentation, qu’elle nous transforme en démiurges (capables, bientôt, de recréer le soleil)… Magie prometteuse de merveilles, de bonheur, de bien-être, ne nous apportant pourtant au final qu’horreur, guerre, misère, inégalités, esclavage. Magie noire, néfaste, inutile. Magie faillie… ayant dépassé son but, dans son élan à transformer le monde en objet, en ressource, en déchet. Projet magnifique (on l’a cru) mais mégalomane, victime de l’hubris, de la maladie du pouvoir, de la folie de l’argent. Quelque soit notre regard sur cette idéologie de la domination humaine (et mâle), on est bien forcé aujourd’hui de réaliser que ça a déraillé quelque part. Au final l’image perspective a perdu non seulement toute magie, mais aussi tout sens, lorsque l’idéologie qu’elle portait, l’humanisme, s’est brisée contre le principe de réalité. Et maintenant ? Une nouvelle relation au monde suppose une autre image. Où la trouver ? Commence ici la quête du livre…

(Dont je vous propose une version française de l’introduction ci-dessous. J’espère bientôt pouvoir vous proposer le livre entier en VF.)

NOTE : Dans ce texte, “Je” n’est pas un singulier mais un pluriel; au lieu d’un “nous”, le mode grégaire d’une humanité composée de “je” séparés, ce “je” incorpore la pluralité dans une singularité générique.

Introduction:

Il a fallu six siècles à l’occident pour inventer, améliorer et perfectionner cette chose qu’on appelle “image”, et c’est difficile d’imaginer qu’on a vécu pendant des siècles sans elle, ou qu’elle soit restée jusque très récemment totalement étrangère à bon nombre de cultures. (Précisons que par image nous désignons l’image perspective qui a inventé, des siècles avant la photographie, le paradigme photographique de l’image : le fait que nous voyons le monde comme image et l’image comme monde. (Cf. Ingrid Hoelzl and Remi Marie, “The Photographic Paradigm of the Image – What You See is What You See,” in SOFTIMAGE, Towards a New Theory of the Digital Image, London: Intellect, 2015.)

L’image perspective a été une fondation de l’idéologie humaniste qui a placé homo sapiens au cœur d’un monde sidéré en attente d’un ordre humain ; elle a été une fondation de l’idéologie de la rationnalité, du progrès, et de l’exception humaine, sur laquelle nous avons construit une relation au monde objective et prédatrice. Avec l’effondrement de l’idéologie humaniste à la fin du vingtième siècle et l’ouverture d’une épistémè posthumaniste, l’image, si elle continue de saturer nos murs, nos cerveaux et nos écrans, est devenue un signe vide, un signe mort, avec pour unique puissance celle de dissimuler des procédures complexes de surveillance et contrôle. Ce détournement, accéléré par sa récente métamorphose numérique, nous oblige à réévaluer et réajuster ce qui fut notre principal mode de relation au monde. Il nous oblige à chercher une image cohérente avec les principes de l’épistémè posthumaniste et sa cartographie non-pyramidale du système-terre ; une image tissée des couches multilatérales et multidimensionnellesqui composent le tissu délicat et fragile de la Terre ; une image commune.

Si la perspective centrale nous avait placé (i.e. le sujet abstrait et borgne) dans une position surplombante au dessus de nos co-créatures autorisant l’exploitation, le pillage et la dévastation des ressources humaines et naturelles, l’apocalypse annoncée causée par l’imbrication mutuelle des activités géologiques et humaines (émission de carbone, épuisement des ressources, pollution, etc.) nous force, soit à nous adapter technologiquement — transhumanisme, geo-engenering et robotisation— à une planète endommagée, soit à abandonner notre complexe de supériorité. Ce complexe prend racine dans le mythe judéo-chrétien de la Genèse, dans lequel l’humanité est appelée à « régner sur la création entière. » Une lecture plus précise montre que dans le plus ancien des mythes de la création (Genèse, livre II) Adam la créature terrienne (dérivé du mot hébreux Adamah, la terre) est « placé dans le jardin pour le cultiver et s’en occuper » un jardinier donc, et non un seigneur. Qu’il soit seigneur ou jardinier, les deux versions placent l’humain à part du reste de la création, une scission qui n’est pas toujours absente des mythologies non-occidentales. La croyance dans une inventivité humaine illimitée est si profonde, dans la modernité occidentale, que les discours actuels sur l’anthropocène, les critiques des technosciences et du capitalisme global qui lui sont associées n’en sont que le revers : la croyance que ce changement climatique du à l’activité humaine peut-être annulé, ou du moins limité, avec l’aide de ‘technologies vertes’ et géo-engénierie (création de nuages, capture carbonique, obstruction du soleil, etc.). C’est pourquoi il nous faut repenser les contes de l’origine à l’aide de cosmogonies autres et plus humbles.

Sauvetage technologique ou humilité, deux réponses possibles, chacune porteuse d’une nouvelle image de nous-mêmes, du monde, et de notre situation et rôle dans ce monde. Dans mon livre précédent, SOFTIMAGE, j’anticipais la nature oppressante de la première voie dans laquelle l’image numérique devient une softimage, une image algorithmique ; dans laquelle une image opérative exécute des opérations de surveillance menées par des gouvernements ou des entreprises tout en les masquant sous une user-friendly interface, l’écran. À peine six ans plus tard, nous nous trouvons catapultés dans un age de biosécurité et d’intelligence bionumérique ou la softimage, l’image-software, se précipite vers une softhumanity.

Avec COMMON IMAGE, je veux envisager un futur différent pour l’image et pour l’humain (différent de celui d’une élite martienne et d’un prolétariat terrestre, par exemple). Cela veut dire regarder en arrière, regarder ailleurs, activer toutes nos ressources imaginaires et créatives, et questionner les racines de notre civilisation et de son malaise. Cela veut dire renverser les poubelles de la culture occidentale, et se réapproprier tous les déchets de la pensée canonique, qu’elle soit religieuse, philosophique ou scientifique ; cela veut dire en appeler à la magie, à la poésie, à la fiction. Par dessus tout, cela veut dire regarder ailleurs, se tourner vers d’autres cultures et modes de pensée à la recherche d’une image commune à tous les constituants de l’écosystème Terre.

Les premiers chapitres du livre creusent les couches profondes de la civilisation occidentale, explorant les clivages opérés par la pensée dite rationnelle et la possibilté de retrouver un sol commun. STONES (Chapitre 1) s’intéresse au roc comme médiateur entre vivant et (supposé) non-vivant ; médiateur aussi entre monde de raison et monde de magie : un chapitre en forme de pierre angulaire, pour ainsi dire, pour ce qui suit. Partant des pierres et de leur puissance d’agir (agency), MAGIC (Chapitre 2) plonge plus profondément à la recherche des origines du concept de magie, des prêtres du zoroastrisme en Perse jusqu’à son étiquetage comme “rituel impieux” par les premiers philosophes de la Grèce ancienne, “hérésie” par les pères de l’Église, et “superstition” par la science moderne. Retour à la Grèce du 4ème siècle, MATTER (Chapitre 3) revisite la fameuse grotte de Platon, mythe des origines de la philosophie (et prototype du cinéma), réexamine les mythes grecques et modernes de l’origine de l’image et propose une relecture matérialiste de l’allégorie de la grotte. La critique par Tim Ingold de l’hylémorphisme (l’idée donnant forme à la matière inerte) et sa proposition d’une intelligence collective plutôt qu’individuelle, prépare ma propre hypothèse de l’image comme entrelacement inextricable d’idée et matière dans une activité commune. OCEAN, (Chapitre 4) examine l’installation vidéo de l’artiste Ursula Biemann, Acoustic Ocean (2018), introduit le concept d’image sonore, et discute l’idée de “résonnance” de Hartmut Rosa, câble vibrant qui nous relie au monde. Le sentiment de connection infinie associé à l’expérience mystique qu’on a nommé “sentiment océanique” (notion discutée par Freud au début de Malaise dans la civilisation) ouvre une perspective nouvelle dans la quête d’une image commune.

Puis, POINT OF VIEW (Chapitre 5) décolle pour le bassin amazonien à la recherche d’une décolonisation permanente de la pensée—nouvelle mission de l’anthropologie selon Eduardo Viveiros de Castro—traverse l’espace de crise ouvert entre philosophie et anthropologie dans l’équivoque d’une pensée intraductible, dans un monde post-géométrique à n dimensions où chaque être, chaque chose est son propre point de vue, mais participe à une virtuelle ou générale humanité, d’une humanité étendue à tous les étants. Retour à l’Europe médiévale avec THE TIME OF THE MYTH, (Chapitre 6) qui examine différentes métamorphosesd’humains en animaux (et réciproquement)présentes dans ses mythes et sa poésie, puis rejoint les temps présents où le philosophe Baptiste Morizot etl’anthropologue Nastassja Martin voient dans l’émergence d’espèces hybrides due au changement climatique la réouverture d’un temps du mythe, où les relations inter-espèces ne sont plus stabilisées. FROM MYTH TO POETRY (Chapitre 7) répond à l’appel d’Ursula Le Guin pour un art de la planteet propose la notion d’image de la plante comme l’ensemble des relations sensorielles, chimiques et électriques qui composent son écosystème —et, par extension, de l’image comme l’ensemble des éco-relations qui constituent l’écosystème Terre. WINDJARRAMERU, THE STEALING C*NT$ (Chapitre 8) nous plonge dans les “Northern Territories” d’Australie dans une discussion du film éponyme réalisé par l’anthropologue Elizabeth Povinelli et le Karrabing Film Collective pour préciser la notion d’image commune comme la réinvention d’un monde partagé au point de rencontre de deux cultures. TRAVELING TO THE WARLPIRI COUNTRY (Chapitre 9) emmène le lecteur plus loin dans l’intérieur des terres à la rencontre d’un concept majeur de la pensée Warlpirri, “Jukurrpa”, et plus spécifiquement du terme “kuruwarri”, qui peut se traduire par image, trace, marque, empreinte, vie et force—et pour lequel l’anthropologue Barbara Glowczewski a créé l’expression image-force. Le chapitre s’achève par la rencontre de la pensée aborigène et de la notion de “zoe” empruntée à Rosi Braidotti, notion qui transcende les frontières de la vie et la mort. Il suggère que l’image commune n’est pas un signe mais une esthétique incluant vivant et non-vivant, non un découpage du monde par et pour les humains mais une éthique partagée, un mode de vie.

COMMON IMAGE (Coda) retourne au point de départ et récapitule le voyage du livre (à travers magie, matière, perspectivisme, mythe et poésie, art et animisme) et questionne, avec Marie-Alice Chardeaux, l’étymologie complexe et l’histoire légale des mots “commun” et “communs”, oppose avec Roberto Esposito les notions de communauté et d’immunité, et discute la notion proposée par Marisol de la Cadena et Mario Blaser de “non-communs” (uncommons dans le texte anglais) comme négociation continue de la différence.

L’accord final fait résonner les “pratiques de communisation” (Rafanell I Orra) toujours-déjà à l’œuvre dans le monde. Quand le silence retombe, l’image commune est là, autour de nous et entre nous.

Book launch, 3 Dec. 2021, Errant Bodies, Berlin. Ingrid Hoelzl in conversation with Brandon LaBelle. Photo: Brandon LaBelle

https://www.transcript-verlag.de/978-3-8376-5939-9

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