ARTISTES, FIN DU MOI, DÉBUT DU NOUS ?

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Les théâtres évacuent leurs occupant.e.s (hop, du balais, the show must go on) alors que les intermittent.e.s ont obtenu quatre mois de prolongation de leurs droits 30 millions etc …

Et nous ? On en est où côté arts visuels ?

Nous, on est en pleine discussion, ça tire un peu dans tous les sens, pour simplifier à l’extrême on va dégager deux axes :

Axe 1 – celui de la lutte pour l’obtention d’un statut viable et décent pour les artistes, pour que leur travail soit normalement rémunéré, pour qu’ielles bénéficient comme tou.te.s les travailleur.euse.s de protections sociales, assurance maladie, chômage, etc.

Axe 2 – celui en profondeur d’un questionnement du rôle de l’art dans la société, de sa récupération par les princes de la finance à des fins de spéculation blanchiment d’argent ou d’image, de la privatisation des idées et des œuvres.

L’axe 2 croise quelque part la question toujours reposée et jamais résolue du rapport de l’art au politique. Qui reste LA question ! Il faudra un jour qu’on creuse l’idée du rapport de l’esthétique (perception, représentation, rapport au monde) et du politique…

L’axe 1 se déploie à partir d’un ras le bol profond, dans un milieu où tout le monde (dans les centres d’art, les musées, les galeries, et en général chez celles et ceux que le rapport Racine nomme les distributeurs.rices) est rémunéré… SAUF L’ARTISTE !

Ajoutez à cela le fait que, depuis une vingtaine d’année, le ministère a choisi de désinvestir et d’aligner ses quelques billes restantes sur le marché (alors qu’avant, au contraire, il présentait une alternative au marché)… et welcome dans l’ère néolibérale, où, de fait, l’État n’est plus qu’une marionnette entre les mains de la finance.

L’argent, les moyens de production, les bourses, les achats des frac, les postes d’enseignant.e.s, les participations à des jurys, les galeries etc. tout coule donc du même côté, arrosant les 400 artistes visuel.le.s les plus reconnu.e.s. 400 sur 65 000 artistes d’après les meilleures estimations (estimations difficiles puisque la plupart n’ont aucun statut).

On est, ce n’est pas une surprise, dans une logique purement capitaliste, logique de concurrence et de réussite individuelle qui est celle vantée et exemplifiée (et imposée?) par les Pinault et Arnault… mais aussi par les écoles d’art. Dans cette logique (et c’est le cas aussi de la recherche) ceux qui émergent s’appuient lourdement sur la masse des invisibles —lisez : les pillent.

Pourtant… ce n’est pas de production de biens de consommation qu’on parle, c’est de production de COMMUNS, de tout ce qui a vocation à devenir culture commune, de tout ce qui permet de faire ou refaire société.

C’est là que se creuse un écart encore jamais vu entre la véritable fonction de l’art (un laboratoire où se réinvente en permanence une société) et son usage par les VAMPIRES.

OK, ces temps de pandémie rendent les questions de la rémunération, du statut et des protections sociales plus urgentes que jamais. On a besoin de réponses rapides, par exemple (Aurélien Catin) le rattachement des artistes au statut d’intermittent.e.s .

Du coup… on a tendance à remettre à demain ou après-demain les questionnements de fond, du rôle social de l’art, de son mode de production, de sa dépendance au capital, de son détournement ou sa récupération aux fins de promotion d’un monde ultra-capitaliste et patriarcal.

Quelques-un.e.s pourtant (on en est) défendent l’idée que la solution des un.e.s (rémunération, salaire, protection, statut) passe par la solution des autres. Que c’est toute une économie (et une politique) qu’il faut repenser, et que l’occasion va pas se représenter de sitôt.

Les ‘art en grève’, par exemple, se divisent souvent entre celles et ceux qui veulent négocier un statut, et se réapproprier les institutions, et celles et ceux qui pensent qu’il n’y a rien à sauver de l’institution culturelle. (Dont la fonction, après tout, n’est autre que de soutenir un monde patriarcal, capitaliste, et bourgeois.)

La leçon des occupations… c’est qu’on est une fois de plus les cocu.e.s de l’histoire… mais c’est aussi que le jour où les artistes seront capable d’une vraie grève des expos, des résidences, des ateliers… ils obtiendront sans doute un peu plus que des miettes.

Disons que le problème en général avec notre désir de changement c’est qu’on est en permanence en grand écart entre pragmatisme et utopie. Entre réformisme et révolution.

Seulement voilà… si on pousse le pragmatisme au bout de sa logique, et si on regarde la prochaine réforme du chômage qui doit passer début juillet, on comprend bien que l’État n’a d’autre idée que de désinvestir et de privatiser. Ça veut dire que même le statut d’intermittent.e est une utopie !

Dans la situation politique, et vu le rapport de forces quasi inexistant, la seule visée réaliste serait l’obtention de règles de rémunération minimale pour les expos, d’une forme de couverture sociale et d’une meilleure parité. Et rien que pour cela (vu l’enterrement du rapport Racine) il faudrait qu’on soit capable de parler d’une seule voix.

Mais justement, les résistances à toute forme d’organisation collective sont multiples. Elles sont exacerbées par une scission (qui n’existe pas chez les intermittent.e.s) entre les artistes à galerie, et les autres. Mais il existe beaucoup d’autres lignes de rupture, classiste, raciste, sexiste, etc à l’intérieur d’un milieu où se croisent d’innombrables projections subjectives.

Pour toutes ces raisons l’idée du SALAIRE À VIE (Bernard Friot) est plutôt populaire ! Elle présente l’énorme avantage d’une solution pour tou.te.s, sans distinction, et sans l’effet d’écrasement d’un statut unique. On se prend à rêver qu’il est possible de réconcilier les deux mouvements, les deux axes, l’urgence et le fond, à travers une transformation radicale du système social et politique.

Mais le salaire à vie pose quelques questions.

Celle par exemple de la qualification… et donc de l’évaluation, par qui ? Suivant quels critères ? Les réponses de Friot se veulent rassurantes… mais qu’en sera-t-il, qu’en serait-il de sa mise en place en vrai ?

Celle d’une grille de salaires copiée sur le fonctionnariat, de la logique plus que douteuse d’une rémunération en constante progression, comme si les octogénaires avaient besoin de trois fois plus d’argent que les plus jeunes dans leur période la plus active.

Il y a d’autres objections… pour faire court, le problème du salaire à vie, c’est qu’il faudrait au préalable changer radicalement l’institution étatique pour le mettre en place de façon cohérente.

Malheureusement, on le sait, c’est plutôt vers une fachisation de l’institution étatique qu’on se dirige. Peut-on rêver aujourd’hui d’un État bienveillant ? D’un État qui s’attaque à la véritable tâche d’un État, de retisser du lien social ?

Vu la situation, le salaire à vie ressemble plus à un discours de campagne, à une promesse électorale qui ne sera jamais tenue, et pour cause.

N’attendons pas qu’un État providentiel nous fasse des cadeaux de noël… c’est tout de suite qu’il faut qu’on fasse bouger les lignes (déjà dans nos têtes).

Sur toutes ces questions, sur notre idée de l’art, nos désirs, nos rêves, sur notre vision politique, on est loin d’être d’accord, mais ce n’est pas grave !

Ce qui importe c’est les collectifs qui apparaissent ici et là, qui pourraient révolutionner à terme notre manière de penser et de faire de l’art. Ce qui importe c’est que ça cause, ça se dispute, mais au moins pendant ce temps on ne reste pas dans notre coin, dans notre superbe isolement.

Parce qu’on commence enfin à piger que cet isolement est une institution, que cette institution est un PIÈGE. Que les règles transmises dans les écoles d’art par les ainé.e.s, celle par exemple des négociations isolées et secrètes (on va se débrouiller pour vous aider un peu, mais surtout n’en parlez à personne), les règles professionnelles du petit milieu de l’art, sont à dégager d’urgence.

Ça bouge d’ailleurs aussi, c’est super important, c’est vital même, du côté des écoles (cf. le post écoles d’art # metoo), on peut dire, donc, allez on le dit, qu’une petite fenêtre s’ouvre ! 😉

DEBOUT LES ARTISTES !

Note : les deux visuels, la banane et le gueuloir, proviennent du site http://www.frac-paca.occupations.zone/

et à propos de la Banane Scotchée : https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/12/08/a-miami-le-marche-de-l-art-a-la-banane_6022093_3246.html

« —Sur le stand de la galerie du français Emmanuel Perrotin – – -Une vraie banane, bien jaune, accrochée à la cimaise grâce à un fort ruban adhésif gris-argent, lequel formait une fort belle oblique par rapport au fruit. Il en demandait 120 000 dollars, et les a obtenus. La première acheteuse est, selon le New York Times, la parisienne Sarah Andelman, cofondatrice des magasins Colette—en voisine reconnaissante, puisqu’un proche d’Emmanuel Perrotin, le chanteur Pharrel Williams, n’a pas été pour rien dans le succès du lancement de sa boutique — On ne sait pas si « le monde de l’art devient fou », mais on constate qu’il ne manque toujours pas de liquidités. Une banane pesant environ 200 grammes avec la peau, et l’œuvre étant prévue à cinq exemplaires, Perrotin peut espérer peu ou prou vendre la série à 600 000 dollars le kilo (on peut penser qu’il fera grâce aux acheteurs du prix du ruban adhésif) « 

MIAMI, FLORIDA – DECEMBER 11: A banana is seen taped to the shirt of Odeimy Melendres (R) as she joins with Elsa Romaro and others as they protest against what they say are low wages paid by cleaning contractors SFM Services, Pritchard Industries, and CRS Facility Services on December 11, 2019 in Miami, Florida. The workers wore the bananas as part of a play on an art piece seen at Art Basel that sold for more than $120,000, while Miami janitors are some of the lowest paid in the nation. (Photo by Joe Raedle/Getty Images)

Le personnel de nettoyage de la foire de Miami a d’excellentes raisons d’être en colère… cela ne fait pas de doute  ! Mais ce que dit l’action sur la façade du FRAC PACA, c’est que les artistes ne sont pas mieux traités !

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