Homo Domesticus (note de lecture)

Dans Homo Domesticus, James C. Scott déconstruit l’histoire canonique de la civilisation et du progrès, de l’invention de l’agriculture et du pastoralisme à la naissance des premiers États. Il propose une histoire alternative pour laquelle le passage résistible d’une économie de survie riche et diversifiée à la pauvreté et la fragilité de l’agriculture céréalière reste en partie incompréhensible et l’apparition des premières Cités-États un phénomène curieux mais très secondaire dans le tournant néolithique, puisque jusqu’au début du 17 ème siècle et sur l’ensemble de la planète, les barbares restaient plus nombreux que les gouvernés. Il montre surtout que la domestication, du feu, puis d’espèces végétales et animales, ont eu pour revers une domestication humaine en miroir, l’homme devenant dépendant de ses créatures et de leurs subsistances. Qu’enfin la pratique courante de l’esclavage par les jeunes États mésopotamiens fut une sorte d’aboutissement de cette démarche et du développement de la domus.

« En fin de compte la guerre a contribué à une grande découverte, les hommes peuvent être domestiqués au même titre que les animaux. » (p 183, V. Gordon Childes, Man Makes Himself)

Mais reprenons. D’abord, à partir d’au moins 400 000 ans avant notre ère, l’invention du feu permet aux ancêtres de l’homo sapiens, en plus de la cuisson d’espèces incomestibles crues, de transformer profondément leur espace de vie pour favoriser la chasse, la pousse sélective de certaines espèces végétales et l’installation d’espèces animales. Cette sculpture de leur territoire a eu pour conséquence une plus grande disponibilité locale des espèces comestibles, la concentration du terrain de chasse et de cueillette et celle de population par la création de niches. Cette invention du feu amène ce que Scott appelle la première domestication humaine, par sa dépendance totale à cet outil nouveau qu’il faut savoir entretenir et maîtriser. Si on suit l’idée de Scott, (qui revient à dire que domus et foyer sont des notions voisines), l’invention de n’importe quelle technique, tout est domestication.

« En tant qu’espèce, nous sommes enclins à nous percevoir comme le sujet ‘agent’ des récits de la domestication. C’est ‘nous’ qui avons domestiqué le blé, le riz, les moutons, les cochons, les chèvres. Mais si l’on examine la question sous un angle légèrement différent, on pourrait argumenter que c’est nous qui avons été domestiqués. […] La domestication des plantes, telle qu’elle s’exprime par excellence à travers l’agriculture sédentaire nous a rendu prisonniers d’un ensemble annuel de routines qui façonnent notre labeur, nos modes d’habitation, notre structure sociale, l’environnement bâti de la domus et une grande partie de notre vie rituelle. » (p 101)

Bien plus tard, mais quand même nettement avant toutes formes de réelle domestication végétale et animale, c’est l’hypothèse des zones humides, des territoires aux ressources abondantes, on assiste dans le bassin mésopotamien, à de premières formes de sédentarisation plus ou moins durables. De la même manière (c’est une note personnelle) que certains groupes de singes peuvent vivre sur un même territoire de chasse et/ou de cueillette pendant des périodes plus ou moins longues, puis se déplacer du jour au lendemain si le besoin s’en fait sentir. La sédentarisation ‘définitive’, au sein des Cités-États sera très souvent forcée et les enceintes de ces cités auront autant pour but d’empêcher la main d’œuvre de fuir que de la protéger.

« Il ne fait aucun doute que vers 5000 avant J.C. des centaines de villages du croissant fertile cultivaient des céréales totalement domestiquées qui constituaient leur principale ressource alimentaire. » (p 86)

Le mystère du passage d’une économie de survie extrêmement diversifiée, comprenant la chasse, la pêche et la cueillette mais aussi les premières formes de culture, à des formes de monoculture céréalière reste à peu près entier, puisque le travail en est beaucoup plus pénible et les bienfaits plus que douteux, d’autant que la concentration de la population fait apparaître les premières épidémies. Scott privilégie l’hypothèse climatique suivant laquelle l’assèchement partiel de la zone humide du bassin mésopotamien aurait rendu la chasse et la cueillette problématiques. De toute façon ce passage ne s’est pas fait en une fois, et ne s’est pas fait sans résistance et sans retour en arrière. D’après Scott, l’apparition de l’État serait, presque deux millénaires plus tard, aux alentours de 3300 ans avant J.C., la conséquence plutôt que la cause d’une dominance d’une culture céréalière facile à transporter, à stocker… et à taxer !

« Il s ‘est alors produit quelque chose de tout à fait remarquable et inédit. D’un côté, une série de petits groupes de prêtres, d’hommes de guerre et de chefs locaux s’employèrent à renforcer et institutionnaliser des structures de pouvoir qui, jusqu’alors, n’avaient connu d’autre idiome que celui de la parenté. […] De l’autre, des milliers de cultivateurs, d’artisans, de commerçants et de travailleurs se virent pour ainsi dire convertis en sujets et, à cette fin, comptabilisés, taxés, enrôlés, mis au travail et subordonnés à une nouvelle forme de contrôle. » (p 157)

Et comment et pourquoi s’est produite (on est donc en Mésopotamie vers 3300 avant J.C.) cette chose étrange ? Mystère, même si on a des hypothèses sérieuses sur ses conditions d’apparition. Scott insiste que l’État ne s’est pas imposé en une fois comme la structure sociale dominante, bien au contraire qu’il est resté marginal (à l’échelle mondiale) jusque vers le début du 17ème siècle, et que, même là, dans les premières Cités-États de Mésopotamie où il est avéré, il ne l’est pas en continu mais en pointillé, interrompu par de longues périodes de barbarie. La ville d’Uruk, apparue vers la fin du quatrième millénaire avant J.C. et disparue au début du premier millénaire après J.C., puissance active pendant plus de trois millénaires, est donc un cas très particulier par sa longévité. Mais ces cas particuliers sont les mieux connus des archéologues, et l’histoire parallèle du nomadisme ou de la sédentarité sans État a laissé beaucoup moins de traces. Ce qui explique en partie le récit canonique de la naissance des civilisations, une autre raison étant bien sûr l’invention de l’écriture et des récits auto-promotionnels que les pouvoirs politiques forts ont toujours pratiqué.

Ce qui caractérise l’État c’est, selon Scott, 1) la culture céréalière sans laquelle la taxation fonctionne difficilement (Scott explique qu’il est beaucoup plus simple pour les agents de l’État de contrôler et taxer une production qui arrive à maturité et est récoltée d’un coup, plutôt que celle des courgettes, par exemple, qui se récoltent sur une longue période), 2) les murs d’enceinte permettant de retenir les travailleurs captifs, 3) l’écriture et la comptabilité. Il me semble qu’on peut ajouter l’esclavage à cette trinité. L’une des principales révolutions étatiques c’est la production d’un excédent indispensable à nourrir, non seulement les scribes, les prêtres et les princes, mais aussi les esclaves et, à Uruk en particulier, les milliers de femmes enchaînées (déjà) à l’industrie textile qui permettait à la ville de s’approvisionner en bois et en métaux inexistants sur place.

« Loin d’être perçu comme une forme de régression ou de déficience regrettable, le retour à la barbarie pouvait fort bien être vécu comme un net progrès en termes de sécurité, de nutrition et d’ordre social. Devenir barbare c’était souvent chercher à améliorer son sort. » (p 246)

Ce qui caractérise surtout l’État c’est la maltraitance qu’il réserve non seulement aux esclaves mais aux classes travailleuses (et rien n’a changé depuis). Raison pour laquelle, non seulement les États se sont révélés fragiles face aux mauvaises récoltes et aux épidémies mais ils ont toujours du faire face à la désertion des classes inférieures qui avaient tout avantage à rejoindre les ‘barbares’ vivant aux alentours. Ce que ne dit pas précisément Scott mais qu’on peut déduire de son exposé, c’est que les peuples sédentarisés ou semi-sédentarisés des terrains humides du croissant fertile se sont peu à peu, par la prise de pouvoir d’élites guerrières et de prêtres, constitués en États, et qu’à ces États se sont alors opposés les peuples d’éleveurs nomades et guerriers, les barbares. Scott ne fait jamais allusion à l’hypothèse de Deleuze et Guattari d’une machine de guerre nomade, mais dans son analyse de la victoire des États, il montre l’importance du mercenariat, la mise à disposition des États de la puissance guerrière barbare.

Finalement dans son dernier chapitre L’age d’or des barbares, Scott montre que, depuis la Mésopotamie de la fin du quatrième millénaire et jusque vers la fin du 16 ème siècle, la présence étatique fut partout dans le monde une source de richesse pour les populations barbares avoisinantes. Le schéma est en gros le suivant, l’État met, par force, la main sur les excédents de la culture céréalière que les barbares peuvent à leur tour s’approprier par des razzias. Incapable militairement, faute de mobilité, de répliquer, l’État est alors contraint de traiter avec les barbares qui, plutôt que de tuer la poule aux œufs d’or, préfèrent négocier un racket de protection. Le problème pour les paysans est alors qu’ils ont deux parasites sur le dos au lieu d’un. D’où la tentation de s’enfuir des cités, de passer dans l’autre camp et de devenir parasite à son tour.

Pour conclure cette courte note, je vais risquer un condensé de la démonstration que fait Scott des biais de l’histoire canonique des civilisations. De la même façon que le passage forcé à la monoculture céréalière comportait nettement plus d’inconvénients que d’avantage (beaucoup de chercheurs pensent que le mythe judéo-chrétien de l’expulsion du paradis en est la métaphore) et reste donc en partie mystérieuse, la forme étatique n’a pas apporté les progrès qu’on a voulu (nous faire) croire, au moins en ce qui concerne les classes travailleuses. Et c’est toujours le cas, bien que sa généralisation rende problématique le retour à la barbarie. Comme le disait si bien Warren Buffet il s’agit d’une guerre menée par les riches contre les pauvres, et l’état du monde prouve qu’en effet ce sont les riches qui l’ont gagnée. (Le plus surprenant dans cet énoncé c’est que le milliardaire se sente suffisamment en sécurité pour dire tout haut ce que les élites ont toujours su mais qu’elles ont cherché à dissimuler par tous les moyens… jusqu’à aujourd’hui.)

« Il semblerait que dans l’esprit des scribes d’Uruk et aux yeux des institutions qui les employaient, ces travailleurs aient été conceptualisés comme des humains domestiqués, ayant pratiquement le même statut que les animaux domestiques. (Guillermo Algaze, p 177)

Que l’homo soit domesticus, donc, Scott en fait la démonstration sur deux plans, celui de l’histoire de la domestication d’espèces inférieures ou vaincues, les esclaves, et celui de l’auto-domestication ‘en miroir’, du fait de la dépendance totale de l’espèce humaine aux espèces domestiquées. Et si l’on suit Franco ‘Buffo’ Berardi, on peut élargir cette vision au-delà de l’esclavage proprement dit, puisque, comme il l’écrit « Le 13ème amendement n’a pas aboli l’esclavage aux US. Il l’a simplement légalisé, si bien que les champs de coton ont été remplacés par l’emprisonnement de masse. » L’emprisonnement de masse dont parle Berardi, c’est, en général, notre condition en tant que sujets des princes de la finance (et lointains descendants des travailleurs captifs des premiers États). Une condition sur laquelle le confinement des populations, la loi de sécurité globale et la reconnaissance faciale, mais plus encore les camps de migrants, donnent un coup de projecteur… terrifiant !

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