COMPLOT PARTOUT !

Que faire, que dire, lorsque le vent anticomplotiste souffle en tempête et qu’on reste persuadé que l’histoire du monde n’est pas celle de batailles gagnées ou perdues, mais bien l’histoire des complots et des conspirations ? On se sent seul ! On ne l’est pas tout à fait, heureusement. En témoigne un texte de Jacques Fradin sur la conspiration des économistes. « L’épidémie virale (de 2020) est la conséquence du déferlement économique, colonisation, prédation, extraction, exploitation, consommation, facilités, commodités. Or ce déferlement est le résultat d’une « conspiration », la conspiration des économistes, de la secte à l’église, des entreprises prédatrices extractivistes aux finances du contrôle général, conspiration pour instaurer « le totalitarisme économique », conspiration pour porter « à l’idée » le capitalisme excité et branlant, conspiration pour rendre réflexif (et spirituel) un chemin erratique et désastreux, celui du capitalisme colonial de la terre arasée. »

https://lundi.am/Hold-Up-Reloaded-Now-Handcuffed

En témoigne un texte de David Coady, En défense des théories conspirationnistes et pourquoi le terme est inapproprié : « Il est raisonnable de penser que beaucoup de thèses qui sont maintenant rejetées ou moquées comme conspirationnistes seront un jour reconnues comme ayant été vraies tout du long. Le principal effet de termes comme conspirationnisme est de faire taire des gens qui sont les victimes de conspirations ou qui (à tort ou a raison) suspectent des conspirations.»

https://theconversation.com/in-defence-of-conspiracy-theories-and-why-the-term-is-a-misnomer-101678

Des milliers de fois en quelques jours, on nous assène, on nous assomme qu’« il n’y a pas de complot. Juste la bêtise, la fatuité, la lâcheté, la peur, la faiblesse politique, la lourdeur administrative paralysante et les egos imbéciles… Il n’y a rien de mystérieux là-dedans, juste des politiques, des scientifiques, des journalistes, des femmes et des hommes, forts ou faibles, courageux ou lâches, qui se sont heurtés, comme nous tous, à la réalité de l’inconnu. » (Christian Lehmann, Libé) Il n’y a pas de complot. Si les choses vont mal… eh bien c’est parce qu’on est piloté par des imbéciles qui font n’importe quoi. Nos énarques ? Des idiots satisfaits. Il n’y a pas de complot, pas de bizness plan, pas de lobbying, pas de groupes de pression. Les Bezos, Gates, Musk, Thiel, n’ont aucune vision de l’avenir, aucun projet, n’exercent aucune pression. Le monde est simple ! Les politiques, les scientifiques, les journalistes, « courageux ou lâches », font, suivant leur tempérament, ce qu’ils peuvent. Et voila pourquoi votre fille est muette ! Cette thèse , la thèse anticomplotiste, la thèse raisonnable, fait eau de toutes parts. D’ailleurs, ce monde vous paraît-il raisonnable ?

Hold Up déclenche un raz de marée de défiance et de suspicion de ceux qui, comme l’écrit Frédéric Lordon, « à force de s’entendre administrer par d’autres un sens inaperçu du monde qui les bousille en leur expliquant qu’il est le meilleur possible, ont entrepris de s’en chercher un autre par eux-mêmes. » https://blog.mondediplo.net/paniques-anticomplotistes

En retour, il déclenche la déferlante anticomplotiste de ceux qui se veulent raisonnables, de ceux qui brillent dans l’analyse des discours, des médias. De ceux « à qui on ne la fait pas. »

Mais où se cache dame raison, aujourd’hui ? Du côté de la croyance rassurante en des gouvernants humains, trop humains (voire un peu idiots) ? Ou du côté de la défiance et la suspicion ? Devrions-nous gober tout ce que les décrypteurs nous racontent ? Ou chercher la vérité ailleurs que sur les plateaux télé ou les colonnes de la presse main stream ? Lordon, again, « En réalité, que la formation des opinions reprenne toute liberté, pour le meilleur et pour le pire, quand l’autorité des paroles institutionnelles est à terre, ça n’a pas grand-chose de surprenant. Mais pourquoi l’autorité des paroles institutionnelles est-elle à terre ? C’est la question à laquelle les paroles institutionnelles ont le moins envie de répondre. On les comprend : l’examen de conscience promet d’être douloureux, autant s’en dispenser — et maintenir le problème bien circonscrit au cerveau des complotistes. »

Comme l’écrit aussi Jacques Fradin, « L’accusation de conspirationnisme cache l’accusation d’être un mauvais citoyen qui refuse de soutenir l’ordre démocratique, accusation d’être un mauvais croyant, mécréant, impie, hérétique (et à brûler en place publique en guise de débat rationnel argumenté). » (Fradin, Contre histoire « conspirationniste » de la biopolitique du confinement)

Et, si l’on suit Fradin un peu plus loin, ‘conspiration’ désigne un ensemble complexe, une entente mal circonscrite, autour de groupes mal identifiés, un mouvement peu cohérent dans le détail, comprenant du sur-place, des contre-pas, mais qui impulse, sur la durée, une direction. Il décrit une conspiration passée, la conspiration chrétienne, prise de pouvoir organisée de l’Église sur le monde, comme modèle d’une conspiration actuelle, la conspiration des économistes, asservissement volontaire du monde à l’économie. Dans les deux cas, des intérêts politiques très puissants. Dans les deux cas, une technique implacable, la terreur —de l’enfer ou de la misère. Ce qui change c’est le rapport à la personne humaine, qui disparait today derrière les chiffres, derrière les données.

Le monde cybernétique dans lequel nous vivons, les analyses marxistes (bien que déjà basées sur les classes et non les personnes) sont impuissantes à le décrypter. D’autant qu’il s’agit d’un monde à double fond, un monde de simulacres. Avec sa face visible, formant écran et masquant le fonctionnement de la machine, des algorithmes. Avec son trompe l’œil humain, souriant ou grimaçant, dissimulant, glacés, invisibles, inaccessibles, les calculs. Et c’est pourquoi règne le secret —des affaires et des calculs. Parce qu’il faut à tout prix que nous continuions à croire (comme dans l’Avant dernière vérité de K. Dick) que ce sont des personnes qui nous gouvernent, des humains dotés d’une personnalité, d’un caractère (le phénomène du Trump, du bouffon, n’étant alors que l’ultime preuve, par excès, d’humanité). Parce qu’images et discours médiatiques mettent en place un ‘simulacre présidentiel’. D’où l’importance du contrôle absolu des médias, qui ont pour rôle, en les assommant d’infos contradictoires, en brouillant en permanence les pistes, d’empêcher les curieux d’aller chercher ce qui se passe derrière l’image, derrière l’écran.

D’où un mensonge généralisé. Lordon toujours, « Les institutions de pouvoir mentent. Mediator : Servier ment. Dépakine : Sanofi ment. Bridgestone : Bridgetsone ment. 20 milliards de CICE pour créer un million d’emplois : le Medef ment. Mais aussi : Lubrizol, les pouvoirs publics mentent ; nucléaire, tout est sûr : les nucléocrates mentent. Loi de programmation de la recherche : Vidal ment (mais à un point extravagant). Violences policières, alors là, la fête : procureurs, préfecture, IGPN, ministres, président de la République, tout le monde ment, et avec une obscénité resplendissante qui ajoute beaucoup. Covid : hors-concours. »

C’est dans ce contexte d’une conspiration des médias pour nous interdire de chercher ce qui se trame (toujours-déjà) derrière l’image, que se développe l’évènement Hold Up. Un mauvais documentaire, certes, mais qui risque quelques rapides incursions derrière le décor en carton-pâte. D’où le déclenchement sans précédent de toutes les artilleries anticomplotistes. Mauvais documentaire, abusant de collages, de fausses démonstrations, mais tellement plus mauvais que n’importe quel documentaire ? Comme l’écrit Lordon, […] « la musique » — inquiétante (la musique complotiste est toujours inquiétante), le format « interviews d’experts sur fond sombre » (le complotisme est sombre), « le montage » (le montage… monte ?). C’est-à-dire, en fait, les ficelles ordinaires, et grossières, de tous les reportages de M6, TF1, LCI, BFM, France 2, etc. Et c’est bien parce que l’habitude de la bouillie de pensée a été installée de très longue date par ces formats médiatiques que les spectateurs de documentaires complotistes ne souffrent d’aucun dépaysement, se trouvent d’emblée en terrain formel connu, parfaitement réceptifs… et auront du mal à comprendre que ce qui est standard professionnel ici devienne honteuse manipulation là. »

Même si Hold Up est un mauvais film, son dézinguage tout azimut est forcément suspect. Lordon again, «C’est peut-être là le trait le plus caractéristique de l’épisode « Hold-up » que toutes les réactions médiatiques ou expertes suscitée par le documentaire ne font que reconduire les causes qui l’ont rendu possible. » Si on ne se laisse pas impressionner par l’avalanche d’ordure qui le submerge en quelques jours, si on exerce son esprit critique et fait son tri, il reste quand même deux ou trois questions difficiles à évacuer.

Par exemple :

Le confinement… utile ou dangereux ? Le masque… efficace ou nocif ? Les chiffres… vrais ou bidonnés ? L’hydroxychloroquine… miracle ou fléau ? Un virus… naturel ou fabriqué en laboratoire ? Les réactions erratiques des gouvernements à la pandémie… plan d’urgence ou action prédéterminée ? Big Pharma… pôle d’excellence ou mafia ? Bill Gates qui finance l’OMS … philanthrope ou biznessman sans scrupules ? Les GAFAM… obsédés par le fric ou tirant des plans pour le futur ? La Chine… bâton et carotte, capitalisme et contrôle, notre seul avenir politique ? Le World Economic Forum… rêvant depuis la chute du bloc de l’ouest d’un nouveau communisme ?

Que reste-t-il, finalement, de liberté de penser dans un monde de fichage, de médias et de réseaux sociaux sous contrôle ?

Il n’y a qu’une chose qu’on sache avec une quasi certitude… c’est qu’on ne saura rien ! Les réponses à toutes nos questions on ne les aura pas. Ou bien, trop tard. On ne saura rien de l’apparition du virus. Rien non plus des labos secrets (partout dans le monde) coupeurs et colleurs des séquences ARN. Rien, c’est pas un scoop, des recherches militaires. Rien des projets des élites hors-sol. On ne sait rien et on ne saura rien. Le secret a toujours existé, mais aujourd’hui il fait système, et c’est dans le dense brouillard de la désinformation qu’on tâtonne, qu’on se cogne. Et dans ce brouillard, bien sûr, on y devine des monstres. On y devine des mafias : politiques, militaires, industrielles et scientifiques. On s’inquiète des ‘conseils de défense’. Conciliabules secrets, où militaires, policiers, ministres trament on ne sait quel… complot. Comment croire que ces gens là sont à notre service ? Qu’ils nous veulent du bien ? Cette opacité du pouvoir cristallise notre angoisse, et de l’angoisse à l’impuissance il n’y a qu’un pas.

C’est d’ailleurs et de loin le meilleur argument de ceux qui tapent sur Hold Up. Jouir de nos terreurs comme des enfant à l’écoute d’un conte n’aidera pas. D’autre part, refuser de voir les monstres, (parce les contes avaient raison finalement, ce monde qu’on a cru éclairé est un monde sombre, habité par des monstres, des vampires) n’aidera pas non plus. L’angoisse, il faut la retourner, et pour cela, déjà, la dire.

Le ciel est sombre… la visibilité limitée… En attendant le prochain rayon, que faire d’autre que de garder le cap, que faire d’autre que de s’entêter, de persister ? Continuer, il faut continuer (disait Beckett). Respirer un grand coup et continuer à penser, à déconstruire, à écrire, à crier, à pleurer (quand besoin est). […] «alors même que la maison brûle il convient de continuer comme avant, faire tout avec soin et précision, peut-être encore plus studieusement – même si personne ne devait s’en apercevoir. Il se peut que la vie disparaisse de la terre, qu’aucune mémoire ne reste de ce qui a été fait, en bien et en mal. Mais toi, continue comme avant, il est tard pour changer, il n’y a plus de temps. » (Giorgio Agamben, Quand la maison brûle)

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