VIRUS ! (ou de l’angoisse… et comment la retourner) —par RM

 

Le truc, le virus, invisible, diffus, ubique, tout autour de moi, ce truc me menace, il menace mon existence, il veut ma peau, c’est ce qu’ils disent eux, eux qui fabriquent de la peur, de l’angoisse, qui fabriquent ma peur de disparaître, mon angoisse du vide, et moi, moi qui tente de me cacher, de me protéger, de comprendre, de prévoir, mais qui ne vois rien, qui ne sais pas voir avant, qui ne vois qu’après, et encore, trop tard, flou, qui ne vois pas les morts, pas les malades, mais qui vois les chiffres, qui vois le portrait robot du tueur agrandi cent milles fois, crowned monster !

Dans la difficulté de dire, mais déjà de penser, cette chose, virale, penser la situation, ce qui fait situation, ce qui fait que ma tentative de penser est située, est datée, quoique de façon discrète, en pointillé, en déplacement, segmentaire, ou alors en sauts de puce, ici, là, ailleurs, tentant une vision panoramique, cavalière, d’au-dessus, de loin, mais sans y parvenir, parce qu’on est dedans, et jusqu’au cou, dans les sables mouvants, qu’on n’y voit que dalle, que la pensée patine, qu’on s’enfonce !

Tenter pourtant d’écrire quelque chose de l’enfoncement, de la situation, de ce qui est là, maintenant, de ce qui se présente, la situation actuelle, virale, la situation qui se produit maintenant, ici, écrire ce qui se passe, mais ce qui se passe, passe, je n’en choppe que des restes, des débris, des cadavres, trop situés !

Tenter d’écrire, tenter de nommer, de saisir, mais pas les cadavres, et c’est la difficulté, saisir sans saisir, nommer sans flinguer, pas comme un snapshot, non, plutôt enregistrer que saisir, enregistrer le temps qui passe, la lumière qui change, à la Cézanne, enregistrer mais pas de façon passive, enregistrer dans un dialogue, dans la castagne, pas vraiment enregistrer, plutôt la boxe…

Et puis l’invisibilité, boxe avec l’ange, danse avec l’ange, de la mort, danse avec le fantôme ! Bien sûr il y a du visible, aussi, il y a des images, aussi, désert des villes, il y a du son, silence des nuits, il y a ce qui est montré, hangar immense quadrillé de lits vides, pour le moment, il y a des images mais ça n’aide pas à comprendre, ça n’aide pas à saisir !

Comme d’habitude les images sont brouillées !

Plaquer des mots comme des accords, zong ! comme des rustines, mais le réel se dégonfle, mes rustines trop petites, ça fuit toujours, je sens que ça fout le camp, je voudrais comprendre, je voudrais nommer, au début le virus, soupe primordiale, et puis la vie, et puis retour au virus, et la mort, sommes-nous les enfants du virus, d’un robot tueur, le virus est-il la soupape du monde, la défense du monde, sommes-nous des virus, des porteurs de mort, ce virus n’est-il qu’un virus de virus ?

Plusieurs récits, plusieurs commencements, plusieurs généalogies, au début était la soupe, au début était le nom, parce que sans le nom il n’y aurait pas de soupe, pas de bactérie ni acide nucléique, pas de virus, sans le nom il n’y aurait que grouillement, on ne serait que dans le grouillement, on ne serait que grouillement, on grouillerait, au début le nom et ensuite le virus, ensuite la vie, ou alors le nom comme un canon qu’on braque vers l’arrière, des millions d’années en arrière, pour nommer ce qui arrive, virus, bactérie, et puis la vie ?

La vie qu’on tente de saisir, d’épingler, est-elle déjà ailleurs, le virus, une fois nommé virus, uirus, suc, jus, humeur, venin, poison, puanteur, infection, est-il déjà vie, et la vie une fois nommée vie qu’est-elle au virus ? Dix millions de virus pour une goutte d’eau de mer, un million de milliards de virus pour un corps humain, cent virus pour une cellule, le virus est partout, le virus est vie, le virus est mort, le virus est amoral, le virus se fout du verbe que je lui colle, virus, des intentions que je lui prête, participer de la vie, nettoyer la terre de notre présence !

Notre présence, nous, ultime merveille de la nature, ou bien cloaque, cellules proliférantes, forme éminemment instable, accident chimique, apparition furtive aussitôt résorbée, pourriture, humus, nous, ordure ou merveille qui croissons comme des narcisses, penchés sur nous-mêmes, fascinés par notre image, fascinés par les jeux de lumière sur nos corps…

Reprenons : bactéries, virus, acides aminés, acides nucléiques, la vie comme une suite d’accidents, de déraillements, qui produisent un monstre, moi, empilement instable de cellules, tenant ensemble par miracle, et pour peu de temps, système nerveux, neurones, synapses et, à un moment donné, cette tendance neuronale à la réflexivité, cette propension neuronale au narcissisme, tendance, propension, faculté, ou accident neuronal, défaut neuronal, déviation neuronale, larsen, l’idée du bien, l’idée du beau, philosophie, amour de la sagesse, amour de soi, court circuit, mise en boucle, JE suis beau, dit le moi, ne dit pas le rat !

Moi, illusion du moi, ensemble instable de cellules, au sein duquel, par accident, des milliards de neurones, des milliards de synapses, des milliards de circuits, et parmi ces circuits accidentels un concept, le concept dieu, le concept toute puissance, le concept perfection, et, principe de réflexivité qui m’est propre, qui m’isole parmi le vivant, qui fait de moi un monstre vivant, cette toute puissance, cette perfection me ressemble, puis, des milliards de circuits plus tard, cette toute puissance, cette perfection de là-haut descend vers moi, cerf-volant rappelé, s’immanence, s’aimante, se fait moi, et alors, hop, permutation, infime modification des circuits neuronaux, infime modification mais ça change tout, je suis le maître, je suis la raison même des choses, je suis raison, je suis dieu !

Sauf que…

Sauf que ça coince, et de partout à la fois, ma toute puissance d’enfant gâté serait-elle puissance de mort ? Sauf que tout va mal ! Sauf que je suis dieu mais ça fait des milliards de dieux, religion polythéiste à l’infini, petits dieux qui se jalousent, se déchirent, se foutent sur la gueule, grave ! Sauf que ma toute puissance ébranle l’équilibre du monde. Sauf qu’en retour elle tremble aussi. Sauf que le virus. Sauf que retour inattendu de la mort. Baffe dans la gueule. Je suis dieu, peut-être, mais le virus l’ignore !

Alors la seconde chute, la seconde honte, d’avoir, en rêvant le bien, machiné l’immonde, d’avoir, en luttant contre le désordre, créé un pire désordre. Tristesse, réflexive, de n’avoir rien compris pour avoir trop pensé, de n’avoir rien aimé pour s’être trop aimé, honte, tristesse, circuits neuronaux de la honte, de la tristesse, agencement aléatoire de neurones, honte et tristesse mais pas si différentes de l’hubris, nouvelle ruse, nouvelle forme de l’amour démesuré de soi, de la folie des grandeurs, souffrance, sentiment de souffrance qui me rigidifie une dernière fois, me grandit une dernière fois, me rapetisse une dernière fois, mélancolie !

Mon corps sans limite, sans forme, sans existence stable, transformation, mutation, illusion du moi —illusion laborieusement entretenue, désespérément entretenue par des milliards de neurones— cellules instables, qui s’échangent et se transforment, grouillement, accident singulier, cas extrême du vivant, même pas extrême, juste improbable, juste quelconque, illusion d’un moi séparé, autonome, traversé par des courants faibles, modifié par chimie hormonale, ontologie funambule, chimie moléculaire des affects qui construisent mon identité et qui s’instituent sentiments, sentiments que je —ce je à peine identifié— nomme peur, effroi, angoisse, par cette capacité à me contempler, à prendre mes états chimiques pour des états spirituels, affects, donc, qui diminuent ma puissance d’agir… à moins que je ne sois capable, par l’une des compétences les plus étranges de mon organisation d’être, de retourner l’angoisse en énergie, en action, en parole, à moins que je ne sois capable de retourner l’angoisse en plénitude, de retourner ma peur du vide en mouvement, à moins que je ne sois capable de l’occupper, ce vide, d’y prendre place, de le remplir ?

 

Image de tête : des flics indiens se déguisent en virus pour ‘responsabiliser’ la population ! responsabiliser ? terroriser ? distraire ?

 

 

 

 

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