Tous égaux devant le virus? Pas du tout! —par Françoise Vergés

Ci-dessous des extraits du fil facebook de Françoise Vergès, politologue et militante féministe et décoloniale, fil sur lequel elle fracasse jour après jour les éléments de langage mis en place par les gouvernements autour de la pandémie. Une approche intersectionnelle des questions politiques, économiques et sociales posées par l’arrivée du coronavirus.

(Ci-dessus l’image de couverture de la page facebook de François Vergès, une peinture en hommage aux révoltes de 1967 à Pointe à Pitre contre le colonialisme français, le mural est près du port de Pointe à Pitre.)

31 mars 14h

Une remarque logique: un seul modèle – le confinement – pour combattre la pandémie n’est pas applicable.

Pour l’Afrique du sud, pauvreté, emplois précaires, journaliers, manque d’eau, de savon, de stocks de nourriture, rendent le modèle inopérant.

On est donc en face d’une situation en impasse: les gouvernements n’ont pas d’autre alternative à la pandémie que d’appliquer, à leur guise, le conseil des scientifiques, le confinement – par manque d’imagination, de préparation, d’empathie, de souci pour le bien être général, par égoïsme, par ignorance crasse, par arrogance, par souci de sauver l’économie capitaliste, par racisme…

http://theconversation.com/why-a-one-size-fits-all-approach-to-covid-19-could-have-lethal-consequences-

image VERGES -1

31 mars 10h

Grande Bretagne, Chili, Jordanie, Israël, Philippines, Thaïlande, Hongrie, Etats-Unis…, les gouvernements profitent de la pandémie pour augmenter l’arbitraire, le gouvernement par décret, la liberté du gouvernement de censurer, arrêter, emprisonner, la militarisation de la vie sociale, l’impunité des dirigeants. Ne pas obéir aux mesures de confinement est identifié comme acte « terroriste ».

Qui peut garantir que ces lois et décrets seront retirés après la pandémie? Rien ne le garantit. Dans les pays où d’immenses mouvements sociaux mobilisaient contre le néolibéralisme, le racisme, l’arbitraire du gouvernement, les violences policières, les lois anti-migrant.e.s, les féminicides – Jordanie, Liban, France, Chili, Argentine, Mexique, Algérie, Espagne, Italie, etc, – les gouvernements se saisissent de l’urgence sanitaire pour augmenter leur pouvoir. 
Les luttes reprendront! Le printemps refleurira!

https://www.nytimes.com/2020/03/30/world/europe/coronavirus-governments-power.html

VERGES 3 -NY TIMES

30 MARS A 23H30

Le scientifique « Confinement! Seule arme contre l’infection! »

Le politicien : « guerre! Union nationale! Contraventions! Discipline! Confinement! » et « liberté de marché! Santé après! » avec « je salue toutes les petites mains ».

La prix Goncourt: « les fleurs de mon cerisier me rappelle la fragilité de la vie. Je relis Proust, Camus, les voies de la sagesse et je médite devant ma fenêtre sur ce qui nous rassemble ».

Le businessman: « je vais faire fabriquer des masques et blouses dans mes usines de luxe, mais j’ai bien compris que les dividendes de mes actionnaires ne seront pas touchées ».

Le banquier: « l’Etat doit sauver les banques! »

Sinon: un confinement possible pour les riches et des conditions impossibles de confinement pour des milliards d’autres, un accès à la santé précaire, du racisme, des inégalités croissantes.

30 MARS A 23H30

« Nous sommes tous égaux devant le virus »: NON, pas du tout. Le virus tue effectivement quand il peut et sans distinction, mais il n’est pas un facteur d’égalité sociale. Il y a une totale confusion.

Oui riches et pauvres peuvent mourir du COVID 19 mais leurs morts n’ont pas les mêmes conséquences sociales et familiales. Ce n’est pas insulter les morts que de le signaler. Et une fois l’épidémie passée, les riches ne changent pas de manière d’être juste parce que parmi eux certain.e.s sont mort.e.s. Seule la détermination que des choses doivent changer car l’épidémie a mis plus clairement en lumière ce qui avait été normalisé – inégalités, exploitation, racisme – et donc a nourri la colère qui nourrit les luttes conduit à des changements.

Le décès d’Aïcha Issadounène, le 27 mars, caissière à Carrefour, déléguée CGT, n’a pas les mêmes conséquences sociales que celle de Patrick Devedjian, ancien ministre.

[…]

En France, la soudaine célébration par Macron de l’Etat providence a pu faire croire à un changement de doctrine. A ce propos lire l’article éclairant de Laurent Mauduit dans Mediapart (20-03-2020) à propos des nationalisations annoncées par Le Maire. En résumé: Le Maire a toujours été hostile aux nationalisations. Il a organisé privatisation après privatisation, la Française des Jeux en novembre 2019, comme directeur de cabinet de Villepin, la fusion de Gaz de France avec Suez, et à terminé celle des Autoroutes commence sous Fabius en 2002 (les socialistes ont été des champions de la privatisation). Les nationalisations que Le Maire annonce, ont pour but de sauver le capitalisme financier, explique Mauduit. Le cas d’Air France: privatisée par gauche et droite, participation de l’Etat d’abord réduite à 55% puis fusion avec KLM et participation de l’Etat à 14,3% aujourd’hui. Jamais la compagnie n’a été présentée comme “stratégique”, en fait l’Etat en proposant cette nationalisation “vole au secours des actionnaires”. La gauche ne fait pas mieux dans ces propositions. Mauduit conclut en demandant pourquoi la gestion par l’Etat continue à être vue comme vertueuse? L’Etat-actionnaire et l’Etat-patron se sont toujours mal comportés, ne faut-il pas, dit-il, se tourner vers une politiques des communs?

30 mars 15 h

13eme jour du confinement en France :

– injonctions contradictoires, le “en même temps” macroniste mais une politique qui existait déjà sous Sarkozy et Hollande,

– une continuité Sarkozy/Hollande/Macron

– des socialistes passant de l’un à l’autre gouvernement sans aucune réserve, pour arriver à un nombre impressionnant de socialistes chez Macron 
-des décennies de privatisations, lois travail, militarisation de la police, politiques anti-migrant.e.s, criminalisation de la solidarité, violences policières, 
- corruption des élites, passage du gouvernement au privé et vice versa…, impunité 
- quartiers populaires plus surveillés, les racisé.e.s recevant plus d’amendes, victimes de plusieurs cas de violences physiques. (Suivre Sihame Assbague sur ces violences)
- mise à jour plus visible des différences de classe: confort du confinement/difficultés accrues par le confinement – enfants sans école, pas d’ordinateur, obligé.e.s de travailler sans protection, 
- manque de masques, de blouses, de sur blouses dans les hôpitaux et les pharmacies avec des explications confuses, contradictoires et mensongères 
- absence de tests 
- appel à “l’union nationale” alors que les différences de classe/genre/ racialisation et ville/campagne (en terme de structures hospitalières par exemple) sont plus que jamais visibles,
- éléments de langage : “polémiques inutiles”, “transparence”, “soldat”, “guerre”, “français indisciplinés”, “tous égaux devant le virus”, “le gouvernement prêt ”, la “faute aux mandatures précédentes”, “le front”, médecins “tombés”, “héros”, les “petites mains”
- narcissisme des bourgeois.es nous faisant part de leurs angoisses, de leurs solutions pour surmonter le confinement, bons sentiments gluants, pathos, nombrilisme,
- des tas de gens qui se prennent pour des oracles: le monde à venir, c’est un tournant, rien ne sera comme avant, bla-bla-bla, une glose sans fin, 
- 49,2 milliards d’€ de dividendes versés par le CAC 40 à ses actionnaires en 2019, un record, 15% de plus qu’en 2018
…..

27 mars 9 h 00

Genres, classe, racisme et COVID 19

L’étude sociologique des pandémies permet de mettre à jour comment des différences sociales et genrées affectent le taux de contamination et de mortalité. Ces données sont importantes pour l’étude de la prévention. Selon The Lancet et d’autres études scientifiques, le taux de mortalité est plus important chez les plus de 60 ans et plus de la moitié des décès sont des hommes. Ces différences jouent aussi pour le confinement: qui a les moyens du confinement, qui ne les a pas, comment se jouent les différences de classe, de genres et comment le racisme, sous toutes ses formes, affectent les conditions du confinement sont importantes à mettre en lumière.

En France, où finalement des blancs/blanches ont “découvert” ce que des féministes antiracistes avaient depuis longtemps souligné: que des femmes occupent majoritairement des postes invisibilisés et sous payés, ou que le confinement met en danger femmes et enfants confinés dans de petits espaces parce que les conditions du confinement amplifient le stress, l’angoisse, l’énervement quand on a pas 150 m2 et tout le reste. Les quartiers populaires sont les plus surveillés par la police, les pauvres et racisé.e.s accusés comme d’habitude de ne pas suivre les consignes. C’est là que le plus grand nombre de contraventions sont données. L’hygiène comme politique publique a été historiquement instrumentalisée pour discipliner les classes populaires et les racisé.es. La politique de l’hygiène (et ce n’est pas être contre se laver les mains, etc!) a été historiquement une politique coloniale et raciale et en France une politique de classe.

[…]

Une épidémie ne touche pas de la même manière les classes sociales, les hommes et les femmes, les racisé.e.s.

La maison, comme l’extérieur, n’est pas, par nature, un endroit protégé des inégalités sociales, raciales et de genre (je ne suis pas fan de cette notion, mais je n’en vois pas d’autre).

Les données sociologiques sont importantes à connaître car elles nous aident à rejeter une neutralité (la nation, bla-bla-bla) qui ne fait que masquer les inégalités, la misogynie et le racisme structurels. La gestion d’une épidémie est politique, elle n’est jamais neutre, ni ce qui suit une épidémie.

25 mars 12 :00

C’est bien, tout d’un coup, les médias, des sociologues, des philosophes, découvrent les “invisibles”, mais sans évidemment rappeler le travail des féministes noires, afro-brésiliennes, racisées, decoloniales et matérialistes qui, depuis des décennies, analyse le travail “invisible”, sous payé, racisé, sous-qualifié, exploité mais indispensable au fonctionnement de la société bourgeoise patriarcale et du capitalisme fut-il d’état ou privé. Espérons que leur “prise de conscience” les amènera à soutenir les grèves et les luttes de ces “invisibles” qui ne sont pas passives face à leur exploitation.

25 mars 12 :00

Le confinement est la politique adoptée par le plus grand nombre de pays aujourd’hui, quelque soit les conditions de possibilité du confinement: comment va faire l’Inde par exemple où de très grandes inégalités existent, ou l’accès à l’eau courante est c’est le moins qu’on puisse dire aléatoire, ou les pauvres vivent dans la rue, dans des bidonvilles.

Mais voilà, c’est la politique qui domine, une vaste expérimentation psycho-sociale parce que finalement, les gouvernements n’ont rien d’autre.

Tous les virologues, médecins, epidemiologues, etc, nous disent que c’est la seule solution à ce jour puisque nous n’avons aucun autre recours possible (pas assez de tests ni de laboratoires pour étudier les tests, pas assez de masques, de gants) mais aussi que l’économie doit tourner. On sait que des millions de personnes vont être contaminées et que certaines vont mourir, que le confinement va bouleverser la vie quotidienne culturelle et sociale, qu’il y aura plus de morts dans les pays pauvres, que cette expérimentation à l’échelle globale va produire des tas d’effets, et à ce sujet, j’aimerai bien que cessent les spéculations “philosophiques” hors sol, ce dont il est question c’est de la vie de milliards de personnes, de politiques gouvernementales, d’asymétries Nord/Sud, et de différences de classe, de genres, et de racisation. Le COVID-19 n’a pas mis fin aux guerres impérialistes, à l’occupation de la Palestine, aux meurtres de militant.e.s (escadrons de la mort en Amérique centrale profitant du confinement pour assassiner des militant.e.s), aux violences d’état, au capitalisme d’extraction (en Kanakie-Nouvelle Caledonie, les ouvriers de l’industrie du nickel se sont vus refuser le droit de retrait), aux politiques anti-migrant.e.s dans les villes d’Europe, les réfugié.e.s dans les camps en Grèce, Turquie, Syrie, Afrique, à la frontière US/Mexique sont laissés à leur sort, et la liste peut s’allonger.

La cartographie produite par le COVID-19, c’est aussi: la Chine envoie du matériel, Cuba des médecins, la Russie du matériel, l’Allemagne, le Luxembourg, la Suisse accueillent des patient.e.s français, la République tchèque saisit des centaines de milliers de masques envoyés par La Croix Rouge chinoise a l’Italie pour les distribuer à ses propres hôpitaux, La Réunion reçoit des masques pourris, à Madagascar, les zones franches sont au chômage technique car les matières premières venant de Chine, rien n’est arrivé – dans ces zones franches, création de la globalisation néolibérale, ce sont en majorité des femmes qui travaillent pour fournir à l’Occident sa fast fashion)…

25 mars 00 :30

Are Art Museums Racist?”, demandait l’historien d’art Maurice Berger qui vient de décéder du COVID-19. Pionnier de la critique de la whiteness dans les arts, notamment la photographie, Berger a publié des articles décisifs sur le racisme dans les arts. Hommage et respect!

Ses publications ne peuvent qu’être une référence pour nous à “Decoloniser les arts”

https://www.artnews.com/art-news/news/maurice-berger-dead-1202682023/

EUhI5rcX0AIDhH8Twitt de Jim Delémont-  (relayée par Françoise Vergés le 2 avril 2020 )

2 avril 15h

et on n oublie pas les gestes barrieres

 

 

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