ON SE LÈVE, ON GUEULE… ET ON RESTE ! par Rémi Marie

 Photo: marche nocturne féministe, samedi soir, Paris

TRAVAILLEURS DE L’ART ?

Travail ou non travail ? Salaire ou non salaire ? Le débat fait rage dans le milieu ! Il fait mal ! Parce que, pas de doute, de très mauvaises habitudes ont été prises… et l’autonomie des avant-gardes y a sans doute aidé. Résultat, on nous chie tous les jours sur la tête (dirait Thomas Bernhard) nous les artistes (et poètes). Le petit personnel (salarié) des institutions de l’art, centre d’arts/musées, se paie notre tête pour pas cher. Nous fait danser comme des ours savant.e.s sur l’air de : « je vous offre une superbe vitrine gratos, en échange vous me cirez les pompes » ! Ce coup tordu, on nous l’a fait et refait depuis des décennies ! ‘Jeunes’ artistes (de 7 à 77 ans) on rame comme des galériens pour ne pas tout lâcher, tout en multipliant les jobs alimentaires. On vit dans les banlieues reculées de villes consacrées au tourisme de luxe (et à l’art). Bref, c’est la merde ! On voudrait dire comme Despentes, ON SE LÈVE, ON GUEULE, ON SE BARRE! On se barre, OK, ça sonne cute, mais on va où ? Faire la manche ? Dire merde aux vampires qui nous sucent, ça serait cool ! Dire merde à l’argent privé, Fun ! Et après on fait quoi ? Au RSA on y est déjà !

Le problème… c’est qu’on part de très loin ! L’habitus du milieu c’est plutôt démerde individuelle. Tirer en douce la couverture à soi. Négocier chacun dans son coin, en secret. Cirer les pompes. Faire sa cour. Faire des courbettes. Montrer patte blanche. Apprendre à survivre. Seul.e dans la jungle des mondes de l’art ! Ça, c’est mas o menos ce qu’on a appris en école d’art. On a bien dans un coin de la tête que désunion ne fait pas force. Que pour se défendre, mieux vaut se regrouper en pack de rugby avant de se lancer dans la mêlée… Mais on espère toujours être plus malin, se faufiler en douce entre les banquettes de toasts au caviar. D’ailleurs se regrouper, why not, mais derrière qui ? Sous quelle enseigne? Sous quelle bannière ? Le statut d’artiste est protéiforme, la profession (si c’en est une) mal identifiée. Travailleur de l’industrie culturelle, producteur de divertissements, réalisateur intermittent du spectacle, auto-entrepreneur, chercheur, poète. Tout cela à la fois, et parfois autre chose encore. Même plus en commun la (totale merdique) ex-maison des artistes ! Comment se penser collectivement ? Comment s’organiser ? Comment se défendre ? De l’exploitation cynique des institutions côté cour ! De l’argent sale des vampires côté jardin  ! Comment marcher sur ce fil ? Gueuler que tout art mérite salaire ? Ne pas se vendre à l’industrie (fut-ce culturelle) ou à la finance ? Compliqué !

Donc, travail ou pas travail ? That is the question ! But is it ? Pour Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne (dont extrait ci-dessous) le travail, la plus basique des activités humaines, est la condition biologique de l’homme. (Et le travail étant un fait biologique, la question ne se pose pas.) La philosophe propose une hiérarchie de gestes qui vont constituer ensemble la vita activa (opposée, donc, a la vita contemplativa, monastique). Au-dessus du travail, l’œuvre, création artificielle qui caractérise l’espèce. Au sommet de la hiérarchie, l’action, résultat de la pluralité humaine.

L’œuvre selon Arendt (c’est important) n’est pas réservée aux artistes, c’est aussi bien la production industrielle et (en général) toute modification objective de la condition humaine. On pourrait today sans forcer y faire entrer le changement climatique de l’anthropocène. L’action, activité dans le domaine des affaires humaines, est politique. Sa possibilité résulte de la pluralité humaine : si nous sommes tou.te.s pareils l’action est impossible ! Je ne peux agir que si Tu es différent (et mon action présuppose ton existence autre). Une définition de l’acte (et du politique) selon laquelle (par exemple) Robinson Crusoe seul sur son île (au moins jusqu’à l’invasion des sauvages et si on exclue du compte la faune locale) est incapable d’action. Bon ! Sauf que… tous les actes de Robinson ne sont là que pour maintenir l’existence délirante d’une société absente.

Autre exemple, l’ascension solo d’une paroi rocheuse (hello NG!) ne constitue pas en-soi une action (ni même une œuvre, ni même, puisqu’inutile à la survie, un travail). Elle relève donc (paradoxalement, vu l’effort produit) de la contemplation! Par contre… la manière dont j’adresse mon exploit et le fait connaître à d’autres fait acte. On arrive donc à cette idée intéressante : le fait même de l’adresser (à l’autre) donne à mon geste sa dimension politique. Ce qui pourrait être, aussi bien, une définition de l’art. En suivant Arendt, on arrive à ce résultat paradoxal : l’art serait plus proche de l’action politique que du travail, et même… que de l’œuvre. Alles klar !

Donc, travail ou pas travail, on s’en… tape peut-être un peu finalement, non ?

La question est peut-être pas vraiment là… plutôt dans notre capacité à activer la puissance politique de l’art ?

Bon, OK, mais en attendant, là, on fait quoi ?

ON SE LÈVE, ON GUEULE… ET ON RESTE !

ET ON CAUSE ? (le moment où jamais, non?)


 

Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, 1958, §1-5

1er § Je propose le terme de vita activa pour désigner trois activités humaines fondamentales : le travail, l’œuvre, l’action. Elles sont fondamentales parce que chacune d’elles correspond aux conditions de base dans lesquelles la vie sur terre est donnée à l’homme.

2e § Le travail est l’activité qui correspond au processus biologique du corps humain, dont la croissance spontanée, le métabolisme et naturellement la corruption sont liés aux productions élémentaires dont le travail nourrit ce processus vital. La condition humaine du travail est la vie elle-même.

3e § L’œuvre est l’activité qui correspond à la non-naturalité de l’existence humaine, qui n’est pas incrustée dans l’espace et dont la mortalité n’est pas compensée par l’éternel retour cyclique de l’espèce. L’œuvre fournit un monde artificiel d’objets, nettement différent de tout milieu naturel. C’est à l’intérieur de ses frontières que se loge chacune des vies individuelles, alors que ce moi lui-même est destiné à leur survivre et à les transcender toutes. La condition humaine de l’œuvre est l’appartenance-au-monde.

4e § L’action, la seule activité qui mette directement en rapport les hommes, sans l’intermédiaire des objets ni de la matière, correspond à la condition humaine de pluralité, au fait que ce sont des hommes et non pas l’homme, qui vivent sur terre et habitent le monde. Si tous les aspects de la condition humaine ont de quelque façon rapport à la politique, cette pluralité est spécifiquement la condition – non seulement la conditio sine qua non, mais encore la conditio per quam – de toute vie politique. C’est ainsi que la langue des Romains, qui furent sans doute le peuple le plus politique que l’on connaisse, employait comme synonymes les mots « vivre » et « être parmi les hommes » (inter homines esse) ou « mourir » et « cesser d’être parmi les hommes » (inter homines esse desinere). Mais sous sa forme la plus élémentaire, la condition humaine de l’action est déjà implicite dans la Genèse (« Il les créa mâle et femelle ») si l’on admet que ce récit de la création est en principe distinct de celui qui présente Dieu comme ayant créé d’abord l’homme (Adam) seul, la multitude des humains devenant le résultat de la multiplication. L’action serait un luxe superflu, une intervention capricieuse dans les lois générales du comportement, si les hommes étaient les répétitions reproductibles à l’infini d’un seul et unique modèle, si leur nature ou essence était toujours la même, aussi prévisible que l’essence ou la nature d’un objet quelconque. La pluralité est la condition de l’action humaine, parce que nous sommes tous pareils, c’est-à-dire humains, sans que jamais personne soit identique à aucun autre homme ayant vécu, vivant ou encore à naître.

5e § Ces trois activités et leurs conditions correspondantes sont intimement liées à la condition la plus générale de l’existence humaine : la vie et la mort, la natalité et la mortalité. Le travail n’assure pas seulement la survie de l’individu mais aussi celle de l’espèce. L’œuvre et ses produits – le décor humain – confèrent une certaine permanence, une durée à la futilité de la vie mortelle et au caractère fugace du temps humain. L’action, dans la mesure où elle se consacre à fonder et maintenir des organismes politiques, crée la condition du souvenir, c’est-à-dire de l’Histoire. Le travail et l’œuvre, de même que l’action, s’enracinent aussi dans la natalité dans la mesure où ils ont pour tâche de procurer et sauvegarder le monde à l’intention de ceux qu’ils doivent prévoir, avec qui ils doivent compter : le flot constant des nouveaux venus qui naissent au monde étrangers. Toutefois, c’est l’action qui est le plus étroitement liée à la condition humaine de natalité ; le commencement inhérent à la naissance ne peut se faire sentir dans le monde que parce que le nouveau venu possède la faculté d’entreprendre du neuf, c’est-à-dire d’agir. En ce sens d’initiative un élément d’action, et donc de natalité, est inhérent à toutes les activités humaines. De plus, l’action étant l’activité politique par excellence, la natalité, par opposition à la mortalité, est sans doute la catégorie centrale de la pensée politique, par opposition à la pensée métaphysique.

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