Déclaration d’amour Queer —par Etienne A. (tentative de médiation sur la question trans)

Une révolution profonde Intersectionnelle venant des Banlieues des Îles de la Périphérie des Femmes des Écologistes des Queer des Trans des Migrant-e-s des Gilets Jaunes des non-Humain-e-s !  est en cours – Larguer nos privilèges – Être en phase avec un monde Migrant Queer Trans = Trans-frontière Trans-genre Trans-classe Trans-race – un monde Décolonisé Anti-fasciste Anti-capitaliste Anti-spéciste –
Mais, comme la question Queer ou Trans est dangereusement clivante, nous avons décidé avec Étienne A de publier des extraits de sa Déclaration d’amour Queer afin de proposer une MÉDIATION et de réfléchir ensemble à ce qui divise dramatiquement nos luttes. Nous invitons chacun-e à réagir à ce texte et nous ajouterons les réactions, positionnements et commentaires que nous recevrons .  Merci !

AGAINST BORDER

ÊTRE
Corps queer et écologie anti-tech

Les gribouillages qui suivent cherchent à comprendre pourquoi le dialogue semble désormais impossible entre les écologistes anti-tech et les écologistes inspiré-e-s diversement des pensées queer.

Les Casseurs de pub, la décroissance, journal de la joie de vivre, Pièces et main d’œuvre, Deep green resistance considèrent que la dualité des sexes mâle/femelle (et parfois même des genres masculin/féminin) est le « réel », le corps comme il est, visiblement, intuitivement, « naturellement ». Les écologistes queer entendent troubler, dépasser, voire supprimer cette dualité des genres (et parfois même des sexes) pour être, et recourent parfois à des moyens issus de la technique (traitement hormonal, chirurgie, PMA, GPA) pour modifier leur corps et se reproduire en dehors de l’hétéro-normativité.

Les deux parties se retrouvent néanmoins sur les mêmes terrains de lutte (notamment par exemple cet été à Bure) et la même escalade fulgurante des mots (« nazillons » « fascistes » « transphobes »…) intervient immanquablement et empêche tout frottement fructueux de pensées.

Une chose est sûre : ces querelles ne renforcent pas les luttes contre le progrès de la destruction en cours. Et on peut même avoir le sentiment que c’est une sorte de luxe culturel que de passer du temps à vouloir dénouer de telles querelles au regard des dangers qui nous guettent. La question est-elle vraiment to be queer or no to be à un moment de l’histoire où les catastrophes du 20ème siècle se prolongent dans une guerre totale contre le vivant ? La théorie du genre n’est-elle pas tout aussi anthropocentrée que ce qu’elle combat ? En quoi le queer revisite la dualité nature/culture, corps/esprit ?

ET PIERRE PAR ---CLAQ

Délices de la rencontre et du travail d’énonciation de soi

Combien d’heures à tenter passionnément d’éclaircir ces épineuses questions? Combien d’échanges se promenant dans les bois, dans le silence d’une cabane, en train, autour d’un feu, d’une bière, et de livres et de brochures aussi illisibles que ce que tu lis, retournant ce sujet « littéralement et dans tous les sens », à la frontière entre sexualité, philosophie, politique, biologie, psychanalyse, théologie ?

Comment écrire des mots sans risquer de blesser un-e ami-e qui tient à la dualité des sexes comme à la nature même, ou une autre qui chemine dans une transition aussi bouleversante que vitale ?

Théologie chrétienne et généalogie queer

Pour libérer cet espace de fragilité consentie et partagée et dépasser la dualité entre deux points A et B, il est proposé ici de rechercher un point C à partir d’une source qui pourra sembler la plus étrange, désuète, inopérante et même insupportablement hors sujet pour la plupart : la théologie.

La pensée queer est une pensée critique et « le premier réflexe de toute pensée critique consiste à combattre la naturalisation. Dès qu’une autorité quelconque va se mettre en campagne afin d’empêcher que soient commis des actes dits « contre-nature », les protestations vont aussitôt jaillir : au nom de quoi osez-vous décider quelles normes de comportement seraient « naturels » et quelles normes seraient « contre-nature » ? Comme la morale, dans nos sociétés, fit depuis longtemps l’objet de disputes acharnées, tout effort pour stabiliser un jugement éthique par l’invocation de la nature apparaîtra comme le déguisement à peine voilé d’une idéologie. » (1)

Le christianisme a accordé une place centrale depuis deux millénaires au corps et à la parole de chaque sujet sur lui-même. Le langage du corps queer ne s’est pas inventé ex nihilo.

Plus particulièrement il sera recherché une généalogie queer de la théologie chrétienne en tant que discours totalisant ayant des effets de pouvoirs sur le corps et sa signification. Cette généalogie est prise au sens de Michel Foucault soit une « entreprise pour désassujettir les savoirs historiques et les rendre libres, c’est à dire capables d’opposition et de lutte contre la coercition d’un discours théorique unitaire, formel, et scientifique ». (2)

LGBT-PUTTE

Ainsi, la « nature » de Jésus  (Dieu-pur esprit, homme parmi les hommes, mi-homme-mi-dieu, Dieu fait homme…) et son identité dont dépend les modalités de l’avènement de son royaume (« charpentier », « Roi des juifs », « prophète », « messie », « Fils de Dieu », « Fils de l’homme mangeant et buvant », « glouton et ivrogne »…) ont fait l’objet de combats dont on n’a plus idée de l’intensité et souvent d’une subtilité intellectuelle inouïe: ces questions animaient violemment les cœurs et échauffaient les esprits à mort. Si les «débats » français autour du mariage pour tous n’en sont que le pâle et confus prolongement, on pourra reconnaître au moins un mérite à la théorie du genre, c’est celui d’avoir réactivé une pensée riche et stimulante autour du corps.

L’invention chrétienne du corps (Adolphe Gesché)

Le Christianisme invite l’humanité à regarder le corps (de Jésus et de tous les êtres humains) à la fois comme le « chemin de Dieu » et comme le « chemin vers Dieu » :

Le Verbe s’est fait chair, le mot chair indiquant la réalité intime du corps («c’est la chair de ma chair»), sa sensibilité, sa merveilleuse fragilité, sa profondeur et sa surface la plus charnelle précisément, la plus douce et la plus douloureuse. La chair est l’intime substance du corps. (…) Est sous-jacente ici toute une philosophie, toute une anthropologie, celle d’un corps capable de Dieu (comme aussi d’un Dieu capable de la chair). (…)Se dessine ici une intelligibilité du corps. Totalement inintelligible sous Platon (seule l’âme, seul l’esprit, seule l’idée sont des intelligibles), voici qu’il devient intelligible, qu’on peut enfin en parler, en dire quelque chose.

Adolphe Gesché parle à juste titre d’ « invention chrétienne du corps », et ajoute « que cette invention permet à son tour des inventions. Je veux dire par là que ce corps inventé devient à son tour un corps inventant, découvrant une manière de comprendre et d’interpréter la réalité. Le corps est devenu manifestation, révélation de ce qu’il y a de plus véridique et de plus haut en toutes choses. Il est au bord de l’infini. À moins que, tout simplement, il ne s’y trouve. Il n’est plus un tombeau (le sôma-sèma de Platon), mais ce qui sort du tombeau, ce qui ne trouve pas sa place dans un tombeau. »

Cette prolifération de signification du corps résultant de cette « invention » « recréation » chrétienne du corps n’a pu qu’ouvrir la voie aux « inventions » et « recréations» queer du corps.

Corps queer, corps encombrants, corps martyrisés

Depuis la création du mot homosexualité par la médecine au XIXème siècle, la médecine devenant le nouveau bras armé de la religion, a cherché à guérir cette prétendue « maladie » par toutes sortes de tortures (électrochoc, exorcisme, traitement hormonal…) l’OMS n’ayant retiré qu’en 1990 l’homosexualité de la liste des maladies mentales. Deux documentaires intitulés « qui veut guérir les homosexuels ? » et « homothérapies conversion forcée » diffusées sur Arte en 2019 montrent que si les tortures les plus violentes disparaissent, les thérapies de conversion ne s’arrêtent pas au sein des mouvements religieux perdus dans les dérives sectaires et détruisent des personnes.
Le même processus catastrophique est à l’œuvre par le traitement médical au XXème siècle des nouveaux nés dits intersexes. Par le traitement hormonal, chirurgical, psychothérapeutique de l’intersexualité, des protocoles de réassignation au « vrai » sexe (choisi arbitrairement parmi les catégories « mâle » ou « femelle ») cherche à remodeler un simulacre d’apparence genrée blessant de façon irréversible la singularité anatomique et biologique de la personne sans considération de ses modalités propres de plaisir. Ces « corps encombrants » contreviennent à la naturalité de la dualité des sexes et au rapport de domination hétéro-normé qui en découle. Sous couvert de rectifier une « erreur » de la nature, il s’agit bien ici encore de perpétuer un rapport de domination sur les corps en surmontant cette fois la crise du fondement naturel du sexe (mâle/femelle) que met à jour l’intersexualité en utilisant par défaut la normativité symbolique d’un système catégoriel social et historique : le genre (3). On remodèle ainsi le corps pour le conformer à l’idée que l’on s’en fait, pour supprimer le trouble qu’il génère dans le système de représentation et d’injonctions normatives.

De même, depuis 1980, la médecine met à jour sa classification des maladies en rangeant officiellement le « transsexualisme » dans les « troubles de l’identité sexuelle » ou « dysphorie de genre » à côté de l’ « identité sexuelle ambiguë (identité hermaphrodite) ». Parmi les critères du trouble on peut lire : « identification persistante à l’autre sexe », « sentiment persistant d’inconfort par rapport à son sexe et aux comportements et rôle concomitants », « l’affection est à l’origine d’une souffrance cliniquement significative ». Les protocoles de soins (réassignation) imposant des traitements lourds et un suivi psychiatrique extrêmement conservateur en matière de normes sexuelles ne sont accordés que si la dimension pathologique est patente, ce qui conduit à un chantage mortifère « donnez-moi l’opération, sinon je me suicide » (4)  Ici encore on prétend soigner un malade pour restaurer la binarité. « Ici, le pouvoir ne « rectifie pas une erreur de la nature comme dans le cas de l’intersexualité, il « soigne un trouble de la personnalité » : dans les deux cas, le monopole de l’intervention technicienne légitime sur la Nature -par la médecine institutionnelle- est toujours préférable à la remise en cause de la cohérence du dispositif sexe, genre, et sexualité par les transidentités ». (5)

Mais, cela ne met pas fin aux difficultés, car notre question existentielle queer se pose désormais dans cet ensemble largement sécuralisé que Foucault a nommé le bio-pouvoir.
Comme l’a étudié Foucault, l’élaboration de technologies chrétiennes du gouvernement et des individus conduit à la production de « sujets » assujettis à des normes délimitant le normal de l’anormal : il s’agit par ces techniques d’obtenir l’assujettissement et le contrôle des corps : le bio-pouvoir.

Un dispositif complexe est en place pour que chacun.e produise sur le sexe des discours vrais. Si le sujet doit « avouer », c’est qu’il ne peut connaître la vérité de ce qu’il exprime : seul celui à qui on avoue est doté de la capacité de déchiffrer la vérité et donner des noms.

Pendant des siècles, l’autre est le prêtre, le directeur spirituel, puis vinrent après sécularisation progressive du christianisme, le médecin, le psychanalyste, le psychiatre, qui vont ranger les individus dans des catégories qui ne visent pas à supprimer l’anormalité mais à l’incorporer de telle façon que l’individu (queer) en devient une sorte d’espèce étrange à laquelle correspond une catégorie médico-psychiatrique.

QUEER ROSE DE DOS

L’invention queer du corps comme cheminement spirituel

Paul B. Preciado ne parle-t-il pas de son éducation catholique et de sa première fascination pour la vie sexuelle des saints (Jeanne, Jérôme) ? Ne finit-il pas par « la vie éternelle » son livre Testo-Junkie relatant son expérience performative d’intoxication volontaire à la testostérone ?

Et Kiddy Smile n’incarne-t-il pas un corps queer chrétien?

De même Adel Tincelin, dans son On n’a que deux vies, Journal d’un transboy, éd. Cambourakis, 2019, évoque la profondeur existentielle, spirituelle de sa transition :

12 mars 2014
« Je n’arrive pas à mesurer l’écart entre la profondeur et l’impératif de la force de vie qui en moi emporte tout sur son passage et les moyens techniques, médicaux à première vue tellement superficiels qui permettent d’ajuster le véhicule de cette force. Je reste sidérée. »
15 mars 2014
« Je sais que la faille récurrente, l’abîme qui a pris toutes ces (in)formes depuis toutes ces années – cauchemars obsessionnels, néants existentiels, recherches borderline- prend enfin nom. »
27 mai 2014
« Comprendre que l’on parle d’une entreprise vitale, pas d’une vie ou d’un choix. D’une force viscérale qui pousse à être qui l’on est et qui ne lâche pas. Le cri profond, brut de la nécessité à être ce qui vient, à muer, à laisser derrière tout ce qui était soi, à passer par la nudité la plus radicale, faute sinon d’en crever -rien moins (…) que la nudité radicale est la promesse d’une vitalité (re)trouvée, d’une éradication des forces de mort. »

Dans les extraits d’un entretien récent, Adel Tincelin semble rechercher en tout cas une « exploration infinie» de l’incarnation dans laquelle « le spirituel et la politique se nouent »:
« Comment on l’articule avec des formes politiques. Comment on s’apprend les uns les unes les autres, comment on rassemble nos savoirs, et continuer à inventer imaginer ensemble. Cela passe par danser, danser beaucoup, car danser représente comme pratique pour moi un de ces modes sans mots qui ont permis d’expérimenter beaucoup de choses intérieures. Notre rapport au corps qui est tellement coupé, on a appris à se couper de soi et la danse a fait partie des moyens de se reconnecter, un moyen de me connecter à moi même aux autres, cette exploration est infinie. Comment on se met en mouvement, ne pas cesser de se réinventer, de se renommer. Tous ses espaces où tous les gens se renomment par exemple dans les univers militants pour échapper, ne pas se faire attraper, mais c’est beaucoup plus que ça je n’ai aucune idée de cet état civil, je connais des noms qui changent dans le temps. »

FEIGNASSES

Désintégration corporelle et sexe fictif : sujet quasi-divin, total, sans genre, universel, entier (Wittig)

Judith Butler rappelle les deux thèses de Wittig à savoir que 1 « il n’y a pas distinction entre le sexe et le genre ; la catégorie de « sexe » est elle-même une catégorie genrée, pétrie de politique naturalisée et non naturelle »., et 2 « les lesbiennes ne sont pas des femmes ». Une femme n’existe que comme un terme qui stabilise et consolide un rapport binaire à un homme : l’hétérosexualité. (…) une lesbienne n’est ni une femme, ni un homme ; elle se situe au-delà des catégories de sexe ». (6)

« Ce fondement absolu du sujet qui dit « je » prend des dimensions quasi divines dans la discussion de Wittig. Dire « je » est un privilège qui établit un soi souverain, un centre plénitude et de pouvoir absolus : parler définit « l’acte suprême de la subjectivité ». Cette entrée dans la subjectivité correspond au renversement réel du sexe et, donc, du féminin : « Aucune femme ne peut dire je si elle ne se prend pas pour un sujet total – c’est-à-dire sans genre, universel, entier ».

Il faut comprendre la domination comme le déni d’une unité préalable et primaire de toutes les personnes sous la forme d’un être pré-linguistique. La domination prend place à travers un langage qui, dans son action sociale et sa « plastie » crée une ontologie artificielle, de second ordre, une illusion de différence, de disparité ; en conséquence, la hiérarchie devint une réalité sociale.

« Pour nous, il existe semble-t-il non pas un ou deux sexes mais autant de sexes qu’il y a d’individus. »

NI POUBELLE NI

Sexe technologique de l’ère « pharmacopornographique » (Preciado)

Dans son livre Testo-Junkie relatant son intoxication volontaire à la testostérone synthétique, Preciado le décrit comme un acte politique et performatif visant à défaire le genre inscrit à l’intérieur même de son corps par un système de contrôle des corps propre à l’ère « pharmacopornographique » :

« Ceci n’est pas une autofiction. Il s’agit d’un protocole d’intoxication volontaire à base de testostérone synthétique concernant le corps et les affects de B.P. Un essai corporel. Une fiction, c’est certain. S’il fallait pousser les choses à l’extrême, une fiction politique ou une autothéorie »
« Ce que je m’administre, c’est une chaîne de signifiants politiques matérialisés pour acquérir la forme d’une molécule assimilable par mon corps. Je ne m’administre pas seulement l’hormone, la molécule, mais bien le concept d’hormone : une série de signes, de textes et de discours, le processus à travers lequel l’hormone en est venue à être synthétisée, la séquence technique par laquelle elle s’est matérialisée en laboratoire. Je m’injecte une chaîne carbonée stéroïde hydrophobe et cristalline, et avec elle un bout d’histoire de la modernité. Je m’administre une série de transactions économiques, un ensemble de décisions pharmaceutiques, de tests cliniques, de groupes d’opinion. […] Je deviens ainsi l’un des connecteurs somatiques via lesquels circulent le pouvoir, les désirs, la liberté, la soumission, le capital et la rébellion »,
« Ton corps, le corps de la multitude, et les trames pharmacopornographiques qui les constituent sont des laboratoires politiques, en même temps effets de processus de sujétion et de contrôle des espaces possibles d’agencements critiques et de résistance à la normalisation. »,
« Je ne prends pas la testostérone pour me transformer en homme, ni pour transsexualiser mon corps, mais pour trahir ce que la société a voulu faire de moi, pour écrire, pour baiser, pour ressentir une forme de plaisir post-pornographique, pour ajouter une prothèse moléculaire à mon identité transgenre low tech faite de godes, de textes et d’images en mouvement, pour venger ta mort »
«  Une philosophie qui n’utilise pas son corps comme plateforme active de transformation techno-vitale tourne à vide […] Toute philosophie est forcément auto-vivisection, quand ce n’est pas dissection de l’autre. Une pratique d’entaille de soi, d’incision de la subjectivité. Quand l’amour de la vivisection échappe du corps propre et se dirige vers le corps d’autrui, le corps de la collectivité, le corps de la Terre, le corps de l’Univers, la philosophie devient politique »
« J’ai eu recours, pour lutter contre la solitude endémique, à un système d’apprentissage et construction de techniques identitaires qui, je le sais maintenant avec certitude, m’aidera non seulement à surmonter la dépression propre à la métropole, mais finira aussi par constituer une discipline de l’âme, remplaçant les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola de mon enfance. C’est ce qui me permettra, par la suite, de résister à la déception politique, au désamour et à ta mort (celle d’un de ses amis)»
« Le problème réside précisément dans le fait que personne ne viendra nous sauver et que notre disparition, bien que certaine, n’est que relativement imminente. Il faudra donc penser à faire quelque chose pendant que nous nous éteignons, mutons ou changeons de planète, même si ce quelque chose consiste à accélérer intentionnellement notre propre disparition, mutation ou déménagement cosmique. Soyons dignes de notre propre chute, et imaginons pour les siècles à venir les principes constitutifs d’une nouvelle philosophie pornopunk ».

« La subjectivité moderne, c’est la gestion de l’auto-intoxication dans un environnement chimiquement nocif »
« Connais-toi toi-même signifie empoisonne-toi toi-même, transforme-toi toi-même ».

« Mon corps, mes cellules sont l’appareil politique par excellence, une espace public-privé de surveillance et d’activation qui présente l’avantage, comparé à d’autres institutions classiques telles que le lycée ou l’armée, de maintenir la fiction selon laquelle ma subjectivité et son support biochimique, ces cellules, ce mètre quatre-vingts apparemment impénétrable, est mon unique et ultime possession individuelle. Comment m’échapper de cette prison intime ? Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? ».
« Petit à petit, l’administration de testostérone a cessé d’être un simple essai politique et s’est muée en discipline, ascèse, manière de ressusciter mon esprit via le duvet qui pousse sur mes bras, une addiction, une satisfaction, une fuite, une prison, un paradis. »
« Si la possibilité de la philosophie ne résidait pas dans le choix entre la tête et le corps, mais dans la pratique lucide et intentionnelle de l’auto-décapitation ? Au début de ce livre, je me suis administré la testostérone (au lieu de commenter Hegel, Heidegger, Simone de Beauvoir ou Butler), je voulais me décapiter, trancher ma tête façonnée par un programme de genre, disséquer une partie du modèle moléculaire qui m’habite. Ce livre est la trace laissée par la coupure »

Comme le relève Baptiste Milani, « la violence du discours exprime la violence ressentie et permet de pointer avec une acuité indéniable certaines formes très subtiles de mainmise du marché sur les corps. Le paradoxe ici tient à ce que le choix est fait de s’inscrire à l’intérieur même du capitalisme « pharmaco-pornographique » qui est sans cesse dénoncé pour le subvertir, pour en faire la matière même d’une multitude de révolutions individuelles, pour le faire voler en éclats par la puissance de résistance du corps. Le langage, le corps, la politique, la soumission, la domination : tout cela est sans cesse mêlé, sans cesse reconfiguré, sans cesse saisi pour être rejeté, ou rejeté pour être ensuite réapproprié. Il n’est rien qui n’échappe au langage, rien qui relève d’une énonciation purement indicative, pas un mot qui ne se grave dans les corps. Tout semble parole, et parole essentiellement impérative »

Comme l’antiparastase retourne le contenu infamant d’une insulte en une catégorie d’auto-identification restaurant la fierté d’être (négritude, queer…), par l’ « intoxication volontaire », le poison se retourne en un médicament subvertissant le rapport de pouvoir genré pour réinventer le corps avec la technique qui le détruit…

transgenre pas transexuelle

Critique anti-tech et effondrement

La critique « écologiste anti-tech » de telles « réinventions » du corps peut reposer sur le fait qu’elles ne semblent laisser aucune place au corps donné, corps « naturel », « juste comme il est », au « biocorps ». Mais chez Preciado, il n’y a plus de biocorps, nous sommes tous pris au piège. Son expérimentation est ainsi le cri du désespoir : s’il faut « pousser les choses à l’extrême » jusqu’à en faire une « fiction politique », un « essai corporel », ce n’est nullement avec le but de se « transformer en homme » ou pour améliorer, modifier, augmenter le corps pour qu’il devienne ce qu’il « doit être ». C’est pour montrer à tou.te.s dans quel étau le corps est déjà pris dans notre ère « pharmacopornographique ».

Il faut relever que même si l’on devait considérer que Preciado parle depuis une société occidentale post-industrielle et que tous les humains ne sont pas encore sous son contrôle chimique, on peut persister à vouloir croire qu’il est possible d’écrire une autre « fiction politique », une autre façon de se saisir par le langage pour se façonner jusqu’à ce que l’image de soi se conforme… au corps donné, tel qu’il est. En somme, une « fiction politique », une « histoire », « énonciation de soi » rendant profondément désirable la vie sur terre.

Une autre critique peut venir de la théorie queer elle-même : « Dès 1990, Judith Butler écrit : « En soi, la parodie n’est pas subversive, il faut encore chercher à comprendre comment certaines répétions parodiques sont vraiment perturbantes, sèment réellement le trouble, et lesquelles finissent par être domestiquées et circuler de nouveau comme des instruments de la domination culturelle » (5)

Le biopouvoir ne manquera jamais de prétendre répondre par des produits consommables à tous nos désirs et questionnements existentiels, non seulement de la naissance à la mort, mais même dès la conception. La croissance économique et le contrôle étatique des masses ne demandent que cela.

Serons-nous (queer ou pas) encore en vie ? Voilà une question que ces temps apocalyptiques nous contraignent à nous poser aussi. Alors que la question de l’habitabilité même de la terre est désormais posée, la civilisation industrielle poursuit inexorablement son travail méthodique de destruction de la vie sur terre :

What do you do, after you stop pretending ? »
Qu’est ce que vous allez faire, quand vous arrêterez de faire les malins ? (7)

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Intersectionnalité et compétition de « victimes suprêmes »

Dans ce contexte inédit dans l’histoire de l’humanité, la pensée queer a contribué beaucoup à mettre à jour que les dominations sur les corps subis à raison des sexe, genre et sexualité s’approfondissent par l’intersectionnalité d’autres dominations intriquées, entremêlées dans les corps à raison de la classe sociale et de l’appartenance supposée à une « race ».

L’ensemble pose des difficultés d’une complexité qui peut sembler inextricable, insurmontable. Les dominations sont si diluées et entremêlées dans les corps que le travail de déconstruction reste toujours inachevé et d’autant plus impossible que la philosophie foucaldienne et le concept queer de subversion supposent qu’il n’y a pas de position en dehors du pouvoir – « un lieu du grand Refus – âmes de la révolte, foyer de toutes les rébellions » mais plutôt des exercices multiples de résistance : « possibles, nécessaires, concertées, improbables, violentes, irréconciliables, promptes à la transaction, intéressées, ou sacrificielles » (8)

On peut admettre que « la ligne de mire de toute politique de subversion ne consiste pas tant à dépasser, détruire ou abandonner les termes produits par les rapports de pouvoir (féminin/masculin, actif /passif…) mais bien plutôt à les contester, à bouleverser, à transformer le rapport qui les engendre, c’est-à-dire à subvertir le dispositif de savoir et de pouvoir qui se masque derrière l’ontologisation» et que « le corps (étant) l’effet de répétition dans le temps d’actes de discours (…) c’est dans la répétition, la répétition incohérente, inintelligible, la réitération inadéquate, décalée du performatif que réside sa possible subversion. Subvertir la performativité du genre, jouer sur la relation entre le dire et le faire : performer de façon incohérente, inintelligible ce que l’on dit que je suis, ce que je dis que je suis. Subvertir, c’est quand dire, c’est « défaire ».

Les expériences de Notre Dame des Landes et de Bure nous ont suffisamment démontré que les déconstructions performatives -aussi avancées soient-elles- des logiques de dominations sont insuffisantes et ne suffisent pas pour avoir encore malgré tout le désir de vivre ensemble, et si la conflictualité liée aux dominations n’a évidemment pas à être niée ni étouffée (au contraire), il demeure que la compétition de souffrances et de radicalités ne mènent qu’à l’épuisement interne des luttes par des luttes internes autodestructrices, ce qui est tout de même problématique quand on prétend inventer un endroit habitable, une alternative vivable au vieux monde.

Dans Ceci n’est pas une femme (à propos des tordus queer), Pièces et main d’œuvre analyse comme une « crise mimétique généralisée »  cette « compétition paradoxale qui oppose tous contre tous afin d’occuper la place enviable de « victime suprême », « d’ultime dominé » »:
En fait, si toute hiérarchie, toute inégalité trouve sa fondation et sa justification fictives dans une différence quelconque, socialement transformée en signe d’infériorité, il reste à expliquer le mécanisme de sélection du trait saillant qui trace la distinction entre nous, les mêmes qui se reconnaissent entre eux – qui se ressemble, s’assemble- ; et les différents, les autres, qui peuvent d’ailleurs être identiques entre eux. Ce trait saillant qui peut donc à tout moment se transformer en trait victimaire, renvoie aux mécanismes de sélection de la victime émissaire, décrits par René Girard et l’anthropologie mimétique (La Violence et le sacré, Le Bouc émissaire, Des Choses cachées depuis la fondation du monde, etc ). Socialement, toute différence peut se transformer en bon ou mauvais signe avec toutes les conséquences afférentes, notamment en cas de crise mimétique. La sélection du trait saillant et/ou victimaire peut prendre du temps et circuler d’un membre à l’autre, d’un groupe à l’autre de la communauté avant de se fixer sur tel ou tel. Elle s’arrêtera de toute évidence à l’élément le plus sacrifiable, le plus isolé, le plus faible, le moins susceptible d’être défendu, le mieux apte à coaguler contre lui le plus grand nombre et/ou la plus grande puissance possible. Une bonne partie du jeu social consiste donc à se débarrasser du mauvais signe, du maléfice, en le passant à autrui, et à s’emparer du bon signe, du talisman bénéfique. L’inversion des désignations stigmatisantes qui décrie les blondes, les hommes (machos, phallos, virilistes), les p’tits Blancs, Les Franchouillards, les hétéroploucs, etc., vise à attribuer le bon signe aux membres de la diversité : homos, Arabes, Noirs, étrangers, femmes et à en dépouiller les anciens possesseurs. Cependant, dans notre société occidentale et judéo-chrétienne, où, comme le déplorait Nietzsche, la victime est valorisée (agneau de Dieu, image du Christ, etc.), une compétition paradoxale oppose tous contre tous afin d’occuper la place enviable de « victime suprême », « d’ultime dominé », à qui l’on doit le plus d’égards et de réparations possible. Cette foire d’empoigne autour du statut de « victime dominante » est un symptôme d’instabilité, de crise mimétique généralisée dont nul ne peut prévoir l’issue, et que l’occidentalisation du monde étend au reste de l’humanité.

NI NUKE NI MAITRE NI MARI

L’intime dans l’obscurité indéchiffrable de l’ambigüité queer

Oser être : la pensée queer cherche une reformulation, une réinvention de l’intimité, de la relation à soi et à l’autre.

Créer un espace où la rencontre est possible dans un rapport qui n’est ni un amour ou une amitié à conquérir, mais un plaisir partagé d’être ensemble, en suspendant toute projection, tous rapports de forces : la rencontre se situe à l’endroit où toutes ces identités préfabriquées sont déjà destituées.

Cette intériorité partagée défait la dualité intérieur/extérieur, actif/passif, féminin/masculin, dans une discrète attention à cet « entre deux ».

Cet intime n’est pas l’amour somptueusement démonstratif, bruyant, ambivalent dans ses retournements en son contraire.

l’intime échappe aux dominations ramifiées, croisées, enchevêtrées : il est en-deçà de l’être social.

Il est « plus intérieure que mon intime » (Tu autem eras interior intimo meo ,Augustin)

Faire tomber les masques peut passer provisoirement par la performativité des masques (drag, réassignation) .

La joie d’être ce qui nous a été donné d’être.

RONDE FEU BURE

Concrètement on fait comment ? Diplomatie et reconnaissance

COUV PRECIADO

Entre humains, Preciado propose que les partenaires écrivent un contrat contra-sexuel qui précise les modalités de l’acte sexuel et dans lequel les signataires renoncent d’abord à toute forme d’identité sexuelle, à toute conception naturaliste de la féminité et de la masculinité et donc aux privilèges et aux devoirs qui y sont liés. Preciado veut même faire de l’anus (non-discriminant) le nouveau « centre universel contra-sexuel ».

Outre le fait que ce contrat contra-sexuel peut sembler paradoxal car il promeut en somme des relations sexuelles sans sexe, ce « contrat » peut sembler surtout à première vue un truc d’universitaires, pas assez spontané, trop « juridiquement » laborieux.

On peut néanmoins partir de cette idée pour en élargir la portée : l’effort diplomatique entre êtres vivants par formulation d’un langage échangé peut être une pratique de désassujettissement d’injonctions normatives qui entravent les corps, ses énergies, ses mouvements, empêchant d’honorer librement et intégralement nos corps comme ils sont.

Il n’est pas exclu que soit incontournable, quelque soit la forme qu’il doit prendre, un tel travail de traduction de ce qui se joue entre les corps qui vibrent en sympathie par alternance de consonances et de dissonances.

Et cette diplomatie n’a pas vocation à s’appliquer seulement entre humains, mais avec tout le vivant (par ex. Baptiste Morizot, Les diplomates, cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant, 2016 qui peut être vu comme un prolongement du dialogue entre Saint François d’Assise et le « frère loup » de Gubbio).

MORISOT

Ce verbe partagé visant à explorer, affiner les plaisirs d’être, ensemble, sans dominer, sans être dominé.e.s, ne sera jamais définitif, exhaustif, suffisant, sans une reconnaissance de cette obscurité indéchiffrable de l’ambiguïté même de l’intime.

Même la ténèbre pour toi n’est pas ténèbre,
et la nuit comme le jour est lumière !
C’est toi qui as créé mes reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère.
Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis.

(Ps 139, v. 12 et s.)

NOTES

1 – Bruno Latour, Face à Gaya, 2015, p. 31 et s.

2 M. Foucault, Il faut défendre la société, 1997.

3 – v. par ex. Elsa Dorlin, sexe, genre et sexualités, 2008, p. 43 et s., et Anne Fausto-Sterling, les cinq sexes, 1993, et Corps en tous genres, La dualité des sexes à l’épreuve de la science 2012

4 – K. Espineira, citée dans E. Dorlin, 2008, p.149.

5-  Judith Butler dans Trouble dans le genre – le féminisme et la subversion de l’identité, éd. La découverte, 1990 trad. fr. 2005, expose la pensée de Monique Wittig  dans un paragraphe intitulé « Monique Wittig : désintégration corporelle et sexe fictif ».

6 E. Dorlin, Sexe genre et sexualités, 2008, p. 122 et s.(Elsa Dorlin, sexe genre et sexualité, 2008, p. 137)

7 Dougald Hine, cité par Deborah Danoxski et Eduardo Viveiro de Castro, L’arrêt du monde, 2014

8 E. Dorlin, citant Michel Foucault Histoire de la sexualité, I, volonté de savoir 1976

le vieux monde s effondre

NOTE sur les IMAGES =

Certaines images proviennent de la lutte contre la mine de charbon ENDE GELAENDE en Allemagne : le groupe Queer est réputé pour sa bonne ambiance et du coup son « efficacité » à parvenir dans la mine et la bloquer . http://www.ende-gelaende.org

D’autres images proviennent des groupes qui se mixent joyeusement dans -ART en GRÉVE – tel  le CLAQ – 343 racisé.e.s – La Buse – Documentation – etc dont on peut trouver les differentes pages sur facebook

D’autres images proviennent du rassemblement féministe en non-mixité qui a eu lieu en sept dernier à Bure et qui a inauguré une nouvelle phase où il re-devient possible de Manifester à Bure. voir l’article réalisé par Reporterre https://reporterre.net/A-Bure-l-ecofeminisme-renouvelle-la-lutte-antinucleaire .  Un nouveau rassemblement est prévu très prochainement du 24 février au  1er mars – https://bombesatomiques.noblogs.org

AFFICHE BOMBES NUC

voir aussi

https://artdeboutblog.wordpress.com/2018/01/25/guerir/

https://artdeboutblog.wordpress.com/2019/01/28/etienne-ambroselli-avocat-entretien-par-ng/

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