ART ET POLITIQUE ? par Karl et Rémi Marie

 

À l’époque de notre enquête sur le silence des-écoles d’art nous avions pris contact avec un groupe d’étudiants qui affichaient à travers leurs textes et leurs actions un engagement politique certain. Une dispute sur art et politique s’en est suivie, avec l’un d’eux qu’on appellera Karl.

 

Rémi Marie
On a pris connaissance de vos actions et de vos textes avec intérêt puisqu’on avait écrit sur le silence des écoles d’art, et ça nous a donné envie de vous poser quelques questions.
Dans vos textes, il est surtout question de dialogue et de représentation… mais la question de l’art?
Quelle serait selon vous la place assignée à l’art comme profession par le post-capitalisme-même?
Existe-t-il pour l’art une autre possibilité (fonctionnelle ou dysfonctionnelle) comme vecteur d’une transformation culturelle radicale?

Karl
De mon point de vue, les transformations culturelles sont déterminées par les transformations des conditions matérielles d’existence. Les idées et les représentations viennent des pratiques, pas l’inverse. L’art est un instrument de glorification du pouvoir à travers la production de représentations. Ce sont les transformations du pouvoir qui entrainent les transformations de ses régimes de représentation. Autrement dit, c’est dans la pratique politique que peuvent résider les germes du post-capitalisme, il ne peut être inventé extérieurement à cela.

Rémi
La pratique de l’art n’est pas politique si il s’agit simplement de divertir. Elle l’est dès qu’on lui suppose une quelconque puissance d’agir.

Notre hypothèse sur Art Debout est celle d’un art-comme-ce-qui-peut-permettre-d’interroger-notre-rapport (politique) au monde et d’en démonter les fausses évidences (je vais très vite).

Si je reformule ma question autrement, pourquoi l’art ne serait-il pas une pratique politique et en tant que pratique politique, un vecteur de transformation ?

Au contraire le point de vue dystopique que tu proposes soulève au moins une question: qu’attends-tu alors d’une école d’art? D’y apprendre les techniques de glorification du pouvoir? Ce serait cynique!

Karl
Personnellement je pense que nos textes politiques n’ont pas de teneur artistique. L’art est un mot galvaudé par le caractère autoritaire de son histoire, qui n’est autre que celle de l’Occident.
Les « pratiques artistiques » sont articulées (beaux arts, art contemporain, industrie culturelle, art touristique , etc. ) au système capitaliste de manière économique, et en ce sens elles sont politiques puisque l’économie est politique. Par économie nous entendons également les sphères symboliques, psychiques, j’en oublie sans doute d’autres.
Les pratiques politiques auxquelles j’appelle contestent les pratiques politiques capitalistes auquel le concept occidental d’ « art » est articulé en les déconstruisant et oeuvrent à la conquête de l’autonomie des populations, enjeu n°1 d’une perspective de résistance/lutte contre le capitalisme-humanisme que vous dénonciez dans votre premier message.
Ma vision est critique, pas dystopique ; mais le fait que tu la qualifies de telle façon révèle peut-être qu’il y a une utopie, de l’art ou d’autre chose, en laquelle tu crois – et c’est tout à ton honneur.

Pour ma part, je cherche à exprimer ce que je pense, je veux faire exister dans l’ordre des discours qui structure notre réalité la fin du pouvoir tel que l’Occident l’a conçu et imposé au monde. – Comme toi finalement – ce fameux post-humanisme où l’homme-dieu ( blanc, mâle, hétéro, riche, etc ) est déchu de son trône.

Dans cet échange je ne fais au final que ré-articuler les héritages marxiens et post-marxiens nécessaires à la mise en perspective des problématiques que tu soulèves dans tes questions.

Et pour te répondre concernant mes attentes d’une école d’art, je n’attend rien, j’y suis dans le cadre de ma recherche personnelle, dont j’ ai formulé l’une des finalités deux paragraphes plus haut.

Rémi
TOUTES les pratiques ne sont-elles pas articulées au capitalisme —y compris les pratiques politiques ? Sur Art Debout on s’est donné pour challenge de réinventer le politique à partir de l’art et de réinventer l’art à partir du politique. Pour citer la féministe Ynestra King, dans Rocking the Ship of State, en 1989 : « Voila pourquoi l’une des tâches entreprises par le féminisme est la refonte délibérée de la politique du point de vue des femmes, et ici la politique a plus en commun avec l’art qu’avec la science. »

Quand tu écris « je cherche à exprimer ce que je pense, je veux faire exister dans l’ordre des discours qui structure notre réalité la fin du pouvoir tel que l’Occident l’a conçu et imposé au monde » moi ce que je lis c’est que la (so-called) ‘réalité’ est en effet partiellement structurée par les discours et pas uniquement par des pratiques politiques, même si je n’y vois personnellement aucune contradiction. Dans ce cas, pourquoi exclure l’art ou la poésie de l’ordre des discours?

Karl
Ma réticence à l’égard de l’art envisagé dans une perspective politique c’est que je trouve ce mot trop lourd, trop chargé d’autorité, trop ennuyant même. L’art auquel je crois ne se dit pas en tant qu’art, n’a pas d’espaces institués – du moins verticalement – ni même de formes a priori ; et en effet cet art a à voir avec la politique, parce qu’il y est question avant tout de ce qui nous lie ensemble, de ce qui fait sens commun. Mais je ne crois pas à l’art communément défini, l’art contemporain, l’art bourgeois et élitiste, je ne crois pas à l’art que je vois par exemple dans mon école ou dans les galeries ou les musées pour changer quoi que ce soit dans ce monde, je pense qu’au contraire ces pratiques participent de la perpétuation du système en place, plus, beaucoup plus, incomparablement plus que les pratiques politiques que j’évoquais dans mon mail précédent.

L’analyse que je partage avec des camarades de l’école est effectivement assez tranchée : l’ordre des discours, les représentations dominantes, sont maintenu(e)s permis(e)s déterminés par un ensemble de pratiques, de conditions matérielles, et c’est à cet endroit qu’il faut agir, pas « en haut ». De manière générale je pense que la division du travail par spécialisation est un héritage de notre histoire économique et politique qu’il faut dépasser et c’est pour ça que j’appelle les artistes, les intellectuels, et tous les autres, à sortir de leur domaine de prédilection, sortir de leurs catégories assignées, et rejoindre la rue, ou toute pratique d’organisation collective qui les intéresse. Dans un mouvement politique on s’en fiche de savoir qui est peintre, qui est employé de banque et qui est chauffeur Uber, l’important c’est ce qu’on fait, ce qu’on pense ensemble, c’est ça la politique, « l’art » n’a rien à voir avec cela .. me semble-t’il.

Rémi
Ma réaction immédiate en lisant vos textes c’était un constat, les écoles d’art se veulent de plus en plus professionnalisantes, et les professions auxquelles elles destinent sont des métiers de l’industrie, fut-elle culturelle ou du divertissement. Aucune évidence donc, aucun pont entre politique et art (autre que corporatiste), sauf la fausse évidence relative à des périodes très brèves de l’histoire de l’art, les avant-garde, la révolution Russe, peut-être Courbet et la Commune (qui restent des moments exceptionnels). Tes doutes sont plus que légitimes. Reste que tu es étudiant en école d’art, et que tu te positionnes politiquement, d’où question : le fais-tu en tant qu’artiste ? Inversement t’intéresses-tu à l’art en tant que marxiste ? Tu réponds que non, que ça n’a rien à voir. Tu expliques ta « réticence à l’égard de l’art envisagé dans une perspective politique » par la raison que tu « trouve(s) ce mot trop lourd, trop chargé d’autorité, trop ennuyant même ».
On est absolument d’accord : le terme ‘art’ est lourd, autoritaire et ennuyeux. Mais toi tu es étudiant en art, et nous on essaie de faire résonner ensemble art et politique. C’est vrai qu’on pourrait tenter de se débarrasser de ‘art’ mais alors pourquoi pas se débarraser de ‘politique’ pendant qu’on y est?

Est-ce que ce texte de Rancière pourrait nous aider à penser le rapport du politique à l’art ?

Le partage du sensible fait voir qui peut avoir part au commun en fonction de ce qu’il fait, du temps et de l’espace dans lesquels cette activité s’exerce. Avoir telle ou telle « occupation » définit ainsi des compétences ou des incompétences au commun. Cela définit le fait d’être ou non visible dans un espace commun, doué d’une parole commune, etc. Il y a donc, à la base de la politique, une «esthétique» qui n’a rien à voir avec cette «esthétisation de la politique», propre à l’«âge des masses», dont parle Benjamin. […] C’est un découpage des temps et des espaces, du visible et de l’invisible, de la parole et du bruit qui définit à la fois le lieu et l’enjeu de la politique comme forme d’expérience. La politique porte sur ce qu’on voit et ce qu’on peut en dire, sur qui a la compétence pour voir et la qualité pour dire, sur les propriétés des espaces et les possibles du temps.
C’est à partir de cette esthétique première que l’on peut poser la question des «pratiques esthétiques», au sens où nous l’entendons, c’est-à-dire des formes de visibilité des pratiques de l’art, du lieu qu’elles occupent, de ce qu’elles «font» au regard du commun.

Rancière définit le rapport de l’esthétique au politique d’abord comme le rapport de la visibilité à la parole, il faut être ‘visible dans un espace commun’ pour peut-être ensuite y parler. D’abord la ‘compétence pour voir et la qualité pour dire’, ensuite la ‘politique [qui] porte sur ce qu’on voit et sur ce qu’on peut en dire’. Il faut être perçu pour percevoir… et éventuellement pour dire ce qu’on perçoit.

On pourrait lire Rancière comme ça : la question esthético-politique commence avec mon apparition (ou non) dans l’espace publique et elle se poursuit avec la qualité (qualification) mais aussi la capacité à percevoir, puis dans un second temps avec la parole. Pour Rancière, c’est à partir de ce que je veux appeler cette esthético-politique première (apparition, perception, parole) que se pose la question « des formes de visibilité des pratiques de l’art, du lieu qu’elles occupent, de ce qu’elles « font » au regard du commun », que se pose la question de l’art en tant qu’il occupe l’espace commun et qu’il y agit.

Ça nous ramène à votre intervention et à leur forme performative, à la fois apparition forcée, regard sur la chose politique et prise de parole…

Karl
Les luttes et les mouvements sociaux sont des phénomènes d’apparition, apparition d’une perception commune, et énonciation de cette perception. Aborder ces phénomènes « en tant qu’artiste » apparait contradictoire, reconduit la séparation, réinstaure des questions autoritaires de statut, etc. Un mot très en vogue pour parler de ça c’est appropriation. Une étudiante de mon école en 5ème année a fait ça avec les gilets jaunes cette année, elle s’est rendue sur les ronds-points à leur rencontre, les a interrogé, a lu des textes sur les questions que ce mouvement faisait émerger, puis nous a redonné tout ça à sa façon en prenant la parole individuellement devant le public composé d’étudiants et de profs de l’école. De quel droit ? Et avec quels effets observables et pensables dans la perspective de la lutte ?

On en a assez de la représentation, dans tous les domaines. On n’en a pas besoin. Un mouvement de lutte apparaît, perçoit et énonce par lui même, se performe lui-même. Les pratiques culturelles qui émergent de la lutte sont systématiquement captées par l’appareil esthético-politique dominant, ou invisibilisées. De sorte que les seules représentations qui nous parviennent des luttes passées sont celles validées par l’Histoire de l’Art en vue des intérêts du pouvoir en place. Participer aux luttes « en tant qu’artiste » c’est s’inscrire dans cette dynamique appropriationniste.

Car qui, ou qu’est-ce qui, va garantir ton statut d’artiste et la nature artistique de ton travail au sein de la lutte ?

Si ce n’est pas la lutte qui le fait, ce sera le pouvoir contre qui elle s’est constituée.

La seule possibilité d’exister pour un.e artiste révolutionnaire c’est d’apparaitre, de percevoir et d’énoncer en vertu du pouvoir – ou de la puissance – révolutionnaire ; et je ne suis pas sûr que ce pouvoir ou cette puissance maintiendra le concept d’art ou d’artiste tel quel ; mais on entre ici dans de la pure spéculation.

Autrement dit la seule possibilité d’exister pour un.e artiste révolutionnaire c’est d’être un.e révolutionnaire.

Ce qui suppose faire le deuil de son statut préalable d’artiste si ce statut émane du pouvoir en place.

Pour rebondir sur tes questions concernant mes études en école d’art, je pense cesser de produire des formes plastiques et engager un travail collectif de (ré)appropriation de l’école par et pour ceux qui y travaillent, et dans la perspective de l’ouvrir au monde social extérieur. C’est mon projet pour le diplôme que je devrai passer l’année prochaine.

Rémi
Tu fais une démonstration assez réussie, être artiste c’est accepter de recevoir ce statut du pouvoir constitué contre lequel tu luttes donc il faut d’abord laisser tomber ce statut et … la seule possibilité d’exister pour un.e artiste révolutionnaire c’est donc d’abandonner le statut d’artiste. Bien vu ! Sauf que… quand je te demande si vous avez écrit ces textes politique ‘en tant qu’artistes’, je ne posais pas la question du statut mais de la position d’énonciation. Tu pourrais le lire comme ça : ‘ le fais-tu en tant qu’artiste, c’est à dire en tant que ce que tu es en train de tenter avec ton projet de diplôme est une définition de l’art ?

Parce que, contrairement à l’idée de Rancière, dire ne vient pas après, dire est un moyen de percevoir… et percevoir c’est déjà agir. Tenter de dire ce qui se passe et en le disant le voir, et en le voyant trouver sa position exacte, et en trouvant sa position modifier tout le putain d’équilibre (ne serait-ce que d’un millimètre).

Rémi
Autra cosa: Sur la question de ‘révolution’ ! Révolution = accélération, emballement au profit d’une nouvelle caste d’un processus lent de transformation politique, économique et culturel.

Qu’on ait besoin de balancer les vieilles structures d’exploitation et de crétinisation… pas de doute ! Mais est-on capable des les balancer toutes ? Même celles implémentées dans le cortex cérébral par des siècles de dressage et de sélection ? Mais qu’a-t-on à mettre à la place ? Quelque chose qui tienne le coup ? Pas sûr ! Toutes les luttes se prennent les pieds dans le même tapis, celui d’un a-priori des luttes, de leurs formes, de leurs modalités, de leurs objectifs. Comme alternative à la révolution, moi je propose —prenons une métaphore végétale— les RONCES ! Le bordel des ronces qui permet aux princesses de dormir et à de nouvelles formes de naître, invisibles et protégées.

Tu dis que l’art est aux mains des pouvoirs, bien sûr, mais le politique aussi, mais le marxisme lui-même est passé depuis longtemps avec armes et bagages aux mains du pouvoir. À l’est comme à l’ouest. (Regarde par exemple dans les universités.) C’est pour ça que faire la révolution ce n’est pas apparaître dans l’espace commun et y prendre la parole selon les règles établies (que Rancière énonce), ce serait plutôt refuser cet espace commun, et disparaître. La vraie révolution, ou disons la vraie transformation (je rejoins les ronces) est invisible ! Parce qu’elle a LIEU, oui, mais dans un lieu qu’elle invente à mesure, et qu’on ne peut pas percevoir encore. C’est l’un des sens de l’utopie, le meilleur !

Tu veux faire la révolution comme non-artiste, comme redéfinition, comme réinvention de l’être-artiste, de l’idée même d’art. Dans le meilleur des cas ton projet de diplôme sera ton cheval de Troie, sera ta forme révolutionnaire. Dans le meilleur des cas ton projet de diplôme d’artiste fera exploser l’idée d’évaluation et l’idée même d’école, l’idée d’art. Un projet paradoxal ! 😉

Karl
Tu annonces une remise en question du concept de révolution, mais ton message ne formule pas de re-définition du concept, il déplace tout au plus son plan d’efficience : la révolution ne concernerait pas le champs du pouvoir mais le champs de l’esprit ( au sens large ). Tu finis même par « proposer une alternative à la révolution » après avoir affirmé sans démonstration que le concept de révolution renvoie inéluctablement à des échecs historiques.

Pour te parler franchement, à mon sens ce discours porte une vision dépolitisée de l’engagement politique. Vision rendue possible par la conjonction-superposition des soulèvements autour de 68 et la Chute du Mur de Berlin. On assiste à un retour du refoulé soixante-huitard, mais retour désarmé, désarmé par le mythe de la fin des idéologies glorieusement matraqué par le pouvoir depuis les années 80-90. C’est un glissement du politique vers l’éthique : on fait croire aux individus que leurs choix éthiques sont politiques – par exemple qu’un choix de consommation dicté par  des critères éthiques peut avoir un impact politique. L’idée de faire la révolution en disparaissant s’inscrit droit dans cette ligne idéologique, poussant sa logique à son point terminal : disparition du sujet constitué par le pouvoir néolibéral, qui s’en va rejoindre l’intersubjectivité non humaine, renonçant à son appartenance à l’espace commun des humains. Disparaître de l’espace commun ne bouleversera aucun équilibre car l’équilibre se joue dans l’espace commun. De plus disparaître apparaît comme une option absurde et excluante pour le commun des mortels : qui a le luxe de choisir la disparition ? J’entends plutôt tous les jours parler d’humain.e.s  et de non humain.es contraint.es de disparaître.

Voilà mes trois griefs contre ta « proposition d’alternative à la révolution », elle me semble apolitique, bourgeoise et nihiliste – au sens nietzschéen.

Le système pyramidal en place est friand de « révolutions intérieures » et de « transformations invisibles » – mais ce n’est pas en donnant des gourmandises à ses adversaires, en leur offrant le champs libre, que l’on gagne quelque combat.

Rémi
Tu m’accuses d’une vision dépolitisée de l’engagement politique (je te vois venir tu vas bientôt me traiter d’allié objectif de la bourgeoisie! ;-), mais ce que je tente c’est une repolitisation de tous les champs de la culture et de la pensée et de l’action… et je me fiche de la moribonde bourgeoisie (plus dangereuse que jamais, c’est vrai) parce que je regarde d’un tout autre côté. Dernier truc, la disparition que je propose se joue uniquement dans un espace politique obsolète. Donc réapparaître, mais ailleurs, exactement comme pour ce qui est de l’art (et comme les jeunes pousses de ma métaphore roncière, prendre d’abord le temps de grandir un peu).

Ton analyse historique “vision rendue possible par la conjonction-superposition des soulèvements autour de 68 et la Chute du Mur de Berlin”  n’est pas fausse mais limitée justement parce qu’elle n’est qu’historique. Elle ne prend pas en compte tous les phénomènes à l’oeuvre dans une queerisation ou hybridation du monde. Pour réinventer notre rapport au monde, au lieu de le perpétuer par des réponses figées comme la réponse politique classique, il faudra prendre en compte l’anthropologie, l’éthologie, la biologie, etc. mais surtout les modes de pensée qui ne sont pas disciplinaires… donc l’art.

Comme dit Baptiste Morizot l’explication “classique pour les gens qui sont un peu engagés consiste à dire que nous héritons d’un modèle de développement qui a pris une forme particulièrement aigüe en occident et qui a articulé l’héritage des sciences et l’héritage du capitalisme et ce modèle de développement, autour de l’idée de progrès, est en crise parce qu’on n’aurait pas géré suffisamment rationnellement nos ressources. Certains disent que ce modèle était en crise depuis le début, qu’il était voué à tout détruire, et qu’il faut faire la révolution. Mon sentiment est que ces deux descriptions sont trop affirmatives quant à ce qu’elles prétendent savoir. Il me semble que ça ne rend pas compte de la confusion profonde dans laquelle nous sommes.”

Les deux descriptions qu’il juge insuffisantes restent quand même des modèles valables —quoique limités— de la situation du monde, mais l’important est de comprendre comment ça change. Mon idée (je ne la ‘démontre’ pas, c’est vrai) est que la révolution n’est qu’un processus d’accélération et une perpétuation d’un système politique basé sur la confiscation du pouvoir ; que la révolution ne change rien.

Alors quoi? Alors, une utopie ! Il ne s’agit pas d’un lieu où être mais d’un chemin à suivre. Le chemin de l’art (qu’on tente de réinventer ici). Pourquoi ? Parce que l’art est inter- et trans- disciplinaire. L’art est réinvention des disciplines de pensée. L’art (dans le meilleur des sens) est une pensée en mouvement, une pensée vivante. Tu vas répondre que l’art est statufié dans une posture et une fonction mortifère au service des structures de pouvoir en place ? C’est vrai ! Peut-on l’en sortir ? Est-ce ton projet pour ton diplôme ?

Karl
Je viens de voir la conf de Baptiste [dont tu parlais] et le problème c’est qu’il cherche à penser la suite de l’Occident en captant à droite à gauche des pensées non occidentales qui lui permettrait de survivre à la crise qu’il a crée. Il survole de façon caricaturale la question du progrès et de sa critique parce qu’il ne veut pas la poser dans le fond : c’est bien de parler de relations diplomatiques avec des loups grâce à ce que l’anthropologie récolte auprès des derniers peuples non occidentalisés de la planète, mais commence par poser la question de ta relation diplomatique avec les sdf ou les migrant que tu croises par terre quand tu vas prendre ton avion pour parler à des étudiants des beaux arts de Genève, qui apprennent l’art bourgeois.

Franchement c’est relou tellement c’est classique, tous les intellectuels font la même chose, poser un problème « fondamental », établir qu’il manque un concept opératoire permettant de comprendre l’époque je sais pas quoi, et en fait ils te vendent leur dernier livre et celui de la collègue au passage

( Baptiste Morizot et Nastassja Martin produisent une oeuvre que je respecte entièrement, je remet pas en question la qualité de leur travail,je dis seulement que dans le cas de Baptiste et de beaucoup d’autres, on reste dans une perspective intellectuelle disciplinée, allant dans le sens du pouvoir en place, parce qu’il n’y a pas de critique idéologique de la pratique intellectuelle développée )

Bref , oui : on ne fera rien sans l’écologie politique, le tournant ontologique, l’anthropologie au delà de l’humain, tout ça. Mais tout ça sans Marx ( et Nietzsche ❤ ) ( et d’autres choses ) est condamné à la bourgeoisie la plus moribonde.

La seule issue n’est pas le décentrement mais la révocation du centre.

Ah et puis bah par rapport à mon diplôme, je suis pas sûr de le passer, parce que je ne crois plus en l’art depuis cette année comme tu as pu le remarquer .. 🙂
La seule chose qui m’exciterait ça serait de niquer l’institution où je me trouve le plus possible et présenter ça comme travail artistique pour que l’institution reconnaisse comme de l’art le fait de lui faire objectivement mal, mais mon école est si bourgeoise que j’hésite encore, je me dis que ce cadre risque plus de me contraindre qu’autre chose.

Rémi
Bien envie de prendre ton truc par la fin.
Niquer l’institution, lui faire mal, me fait rire. Ça pose un double problème 1) peut-on faire mal à une institution? 2) comme disait une amie à propos du CI, le fait que ce soit (devenu) de la littérature protège ses auteurs (contre des inculpations), et comme tu dis toi-même, le fait que ce soit de l’art et reconnu comme travail artistique te donne une ligne de fuite facile.

On est dans un paradoxe. J’attends que tu me prouves que l’art peut être AUTRE CHOSE. Et tu t’acharnes à démontrer qu’il n’est QUE la même.

Sur les termes il faudrait creuser un peu plus de toute façon. POUVOIR. ‘ il n’y aura pas de fin du pouvoir’ écris-tu. C’est quoi le pouvoir ? Puissance d’agir ? Agency ? La puissance n’est pas forcément négative. En fait elle n’est pas négative, par définition. Mais qu’en fait-on ? On raconte que selon les indiens Navajo, si tu es riche c’est que tu as volé. Si as du pouvoir —dans le sens occidental du terme — c’est que tu l’as pris a quelqu’un. Mais ta puissance tu peux la consacrer à tout autre chose.

Today je ne suis certain que d’une chose, qu’il faut repenser tous les termes de nos discours : politique, pouvoir, révolution, oppression, pauvreté, richesse, travail, réussite, échec… etc. En fait il faut casser tous les discours… et on verra ce qu’on peut faire avec les morceaux. La révolution il faut d’abord la faire dans nos crânes ! On est cons (parce que grave formatés à être cons) et un nouveau formatage, une reprogrammation ne nous sortira pas de là. Il faut se battre mot à mot, dans la boue des discours-fleuves. Négociation contributive : tu me pousses dans les cordes, OK et moi je secoue tes convictions (trop) théoriques. Donc, vas-y ! Passe-le ton diplôme ! Et si tu rates (pas le diplôme, on s’en fout, mais la mise au point de ta bombe) et bien tu recommenceras. Rater, rater, rater mieux !

[…]

Karl (quelque mois plus tard)
Mon raisonnement a beaucoup évolué depuis ces discussions et je ne me reconnais plus dans ces propos, en fait j’ai pris mes distances avec « la gauche » et j’ai adopté un logiciel antiraciste/décolonial, ce qui contre toute attente m’a fait renouer avec le sens de ma pratique artistique. Mais pas de problème pour que tu en fasses quelque chose de ton côté, si ça peut apporter aux débats que tu souhaites soulever.

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