Promenade à Marseille – rue d’Aubagne + La Plaine – une discussion à partir d’une video de NG

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J’ai demandé à quelques personnes de réagir à ces images afin de penser collectivement ce qui se passe , je publie ci-dessous leurs réponses –

 

Felix Basset

Il y a des images qui laissent de marbre, si horribles fussent-elles. Dans l’assaut continu des informations, même des moments de deuil national peuvent laisser place à des déserts d’empathie. C’est avec une certaine honte que je l’avoue, mais de Charlie Hebdo ou du Bataclan, je n’ai rien ressenti. Je me l’explique mal ou pas du tout. Et puis, d’autres images arrêtent le cœur un moment. D’autres images se frayent un chemin jusqu’à percer l’insensible écran. D’autres images fracassent. Aubagne.

Je ne suis pas marseillais, alors j’imagine que je ne ressens pas la chose dans ma chair comme cela a dû l’être et l’est encore sur place. D’autant que j’apprends l’étendue du désastre, qui se perpétue dans la gestion aveugle, si ce n’est cruelle, de la crise et des relogements par les dirigeants. J’ai été choqué par cet effondrement, et ces images d’un sol aplani aux trois murs repeints derrière un grillage : ça me fout le vertige.

Ce dont j’ai vraiment honte, c’est de l’État. De l’indignité de ses ingérences internationales à son racisme hypocrite face à ses propres citoyens : il sème la mort à travers le pays. J’ai honte des villes, gangrenées d’idéologies libérales et de pratiques mafieuses, étranglées par l’État et insensibles à leurs habitants. Celles-là qui programment sur des quartiers entiers une obsolescence moribonde pour rebâtir sur leurs cadavres des rues stériles et des centres de shopping.

D’ailleurs, à mes yeux, les espaces publics disparaissent. Ils n’ont jamais dû être cet archétype militant de l’agora, mais ils sont hostiles aux rassemblements, voire aux « possibles » démocratiques. Les rues et les places se « zonifient », devenant des canaux de transfert d’une propriété privée lucrative à une autre. De l’appartement loué, ou de la maison acheté à crédit, jusqu’au lieu de travail salarié, ou le non-lieu d’auto-entrepreneur esclave. Parfois, le supermarché. Notre chez-nous aussi se transforme, car il est devenu l’un des lieux privilégiés de l’exploitation de rentables datas. Et puis, on peut y accéder à des services à domicile, qui auparavant nous auraient forcé à sortir. L’appartement qui donne accès au monde entier est une prison confortable.

Ainsi, le sol extérieur est cerné d’yeux électroniques, patrouillé par des flics et des militaires en tenue. On ne l’habite plus, et il ne peut plus l’être. Ce qui échappe quelques secondes à une règle nous est rappelé par un vigile. Vigile, y en avait-il tant auparavant ? J’ai l’impression que l’activité est en plein boum, que des mondes occultes y font jour, réinvestis d’une légitimité légaliste. Je me rappelle l’avènement de la grande distribution, fin XXème, s’était faite d’intimidations, de corruption et de fraudes diverses, précisément avec des gens de la sécurité au front. En soi, on a accepté la présence et le pouvoir de milices capitalistes. Leur multiplication. A la Plaine, ainsi, ils ont même gazeuses et boucliers ? Je ne me rappelle pas avoir étudié cette France à l’école.

A Besançon par exemple, il y a les Passages Pasteur. Un lieu, il y a 20 ans, connu pour ses beuveries, quartiers d’étudiant.e.s et de fêtard.e.s, de pauvres gens et de moins pauvres. Maintenant, c’est une rue privée qui traverse un pâté de maisons, dont les maisons sont habitées de vitrines de grandes enseignes. Les bancs ont été changés en fauteuils avec prise électrique et connexion internet. Les apparences du public, car on peut y marcher (le jour seulement) et les lois du privé. Une capuche sur la tête ? On court vous demander de l’ôter. On y modèle de doux consommateurs. Les gilets jaunes l’ont bien compris, et on s’y invite régulièrement les samedis maintenant.

D’ailleurs, à Noailles et la Plaine comme chez les gilets jaunes, il n’y a pas de pigeons, j’ai pu le voir alors que je mettais les pieds à Marseille pour la première fois, au Carnaval dernier. J’ai vu le déroulement des critiques bariolées sur le mur. J’ai vu la beauté de ce portail qui virevoltait et la joie des gens à le voir tomber. Et les boucliers au loin, qui n’osaient avancer face aux déguisés. Je pense qu’on a tous a bien compris ce qui se joue là, contre nous. Ce qu’il faut se réapproprier.
 Ce terme-là, j’y tiens par contre. Il est pertinent. Oui, il faut faire propriété commune de ce qui nous est confisqué. Oui, il faut exproprier. Se réapproprier, c’est transformer une propriété privée lucrative en propriété privée d’usage : que les usines s’autogèrent, le pouvoir aux salariés. Que le quartier s’auto-gère, a-t-il besoin d’un maire ? Il y a dans la réappropriation, du moins comme je l’entends, cet acte de souveraineté, qu’elle soit individuelle, communale, provinciale ou nationale. Pourvu qu’on la charge idéologiquement, qu’on l’inclue dans une pensée de la lutte des classes, consciente et active ! Qu’on gagnerait ! C’est ce qu’on démontrait les gilets jaunes avec leurs ronds-points, espaces éphémères de démocratie populaire ! Ce qui est synonyme de souveraineté locale ! Enfin, l’État l’a bien compris, puisque les arrêtés préfectoraux, les matraques et les incendies ont fini par virer tout le monde là. Ils veulent nous rendre infertile à toute Publicité, propices à toutes les rapacités publicitaires : faisons le contraire !

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Pedro M

C’est triste et émouvant de regarder ces images pour moi. J’ai vécu Marseille dans tous ses recoins et entrailles, j’ai donné de ma personne et de mon énergie je peux dire, ce fut si intense que je n’arrive plus à y retourner.
Mais le recul me permet de regarder mieux certains aspects. Cette ville a su résister à tous les mauvais responsables politiques, à toutes les tentatives d’éradiquer la vitalité de l’émigration de son centre. Peut-être qu’ils y arriveront maintenant après avoir laissé les conditions de logement des quartiers populaires pourrir à l’extrême, jusqu’à causer des morts. Mais c’était sans compter sur cette capacité à résister de Marseille. A ta place, je ne tournerais pas le regard vers le constat des lieux mais vers la réponse immédiate des marseillais qui est sublime de force, d’imagination, d’humour. Le mur de la Plaine est devenu un happening permanent, d’une insolence formidable qui tourne l’autoritarisme du pouvoir en ridicule. C’est ce mur qui devrait, dans une ville démocratique, rentrer au musée. Pourvu que certaines personnes en gardent une archive visuelle, c’est sans doute l’une des oeuvres d’art publique les plus importantes jamais réalisées à Marseille. Et la résistance que la population de la ville a fait preuve me ramène à l’essentiel. Malgré et contre tous les clientélismes, tous les ignares qui dirigent les politiques publiques, le trésor de cette ville sont ses habitants. C’est dans cette ville que j’ai vraiment appris l’importance centrale des initiatives citoyennes – les associations, les coopératives, la valeur d’usage. Tout ce qui se fait de réellement important, à Marseille comme ailleurs, part de la base, implique la population et la fait participer. Ce n’est pas une décision prise dans un cabinet politique mais l’intelligence collective et la vie quotidienne. Et ça ils ne pourront jamais arracher à Marseille, ni à coups de tronçonneuse, ni en laissant ses habitants à l’abandon. Maintenant, et même si la ville a survécu et survivra à ces canailles, et je pèse mes mots, il est temps de changer de pouvoir et je pense qu’il va falloir se battre pour que cela arrive un jour. C’est une question de dignité et cette ville a besoin de l’espoir d’un futur plus digne.

Nathalie Q

Ce qui est génial dans ta vidéo, c’est le parcours, fluide, d’une rue l’autre, d’un thème l’autre, et on s’aperçoit que tout tient, tout s’articule… très belle fin.
Le plan avec le cochon (bleu) et où tu parles d’autre chose (que du cochon ou d’art) : c’est là que c’est très fort ; quand ça se décale.
Continue !! A Paris, ce serait génial, un petit tour du côté des Champs… où tu te rappelles les étapes du mouvement et tout et tout…et merci pour ce boulot qui va totalement dans le sens de ce que j’essaye de faire en littérature

DM

penser collectivement !?

ou la la..
ça me parait compliqué ça dsl..

je ne me sens pas forcément avoir le désir de penser collectivement,

non, ..

mais je veux bien essayer de réagir à ton film,

oui, oui !!

et essayer de nouer une discussion,
un échange qui ne soit pas lisse et collectivisé !

Car ce qui me saute au yeux du moment que nous vivons,
c’est la montée de l’autoritarisme,
dont le collectif, tout collectif procède également..

il ne faut plus que rien n’échappe,
il ne faut plus essayer de vivre selon son désir…
il ne faut pas écouter l’autre

il faut devenir utile et rentable, ou bien efficace, et guerrier..
il faut que l’on s’affronte !?

très beau film, ton film est touchant, émouvant, de par sa construction,
les témoignages à l’arrière des images, les images qui témoignent de ton regard
personnel, un regard personnel, ce n’est pas le regard de tout le monde,
ce n’est pas un regard collectif, et ton film est très singulier..

par la façon que tu as d’articuler les images
les images des murs que l’on découvre,
pas n’importe quels murs, des murs et des grillages..

Singulière façon de raconter ton enquête,
ton film est en cela une promenade dans Marseille,
une enquête à la façon de H

je me dis que vous devez vous retrouvez là dessus..

mais ton film ne pose pas de questions finalement !?

en tout cas c’est comme ça que je le reçois,
je trouve qu’il est un formidable témoignage d’une réalité humaine,
qu’on entend derrière les images..

et que raconte la matérialité des murs qu’on à édifié autour de La Plaine,
ou bien que l’on a peint bien proprement..

là où les immeubles se sont effondrés !!

Nicolas G

Je ne sais pas ce je peux apporter, je suis triste pour Marseille qui est une ville que j’aime beaucoup, je crois que j’ai plutot envie pour l’instant de comprendre.
Suite à ton film, je me pose deux questions : quel est le projet d’urbanisme qui se cache derrière toutes ces destructions ?
et est-ce qu’il y a des réponses populaires en terme de vie de la ville ? (la zad c’est une sorte d’urbanisme vivant en milieu rural et en milieu urbain ?)
Je me suis souvenu d’un autre documentaire sur Fos donc pas Marseille mais lié à Marseille en terme d’activité économique :
Et puis ça m’a aussi fait pensé à un livre de Kracauer, Rues de Berlin, d’ailleurs, c’est très beau, il y une partie sur Marseille.
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NDR: Une émission de France-Cul tout à fait éclairante (surtout la 2ème partie) sur le ‘silence’ d’état et sur les pressions énormes que subissent ceux (comme ce médecin courageux à FOS) qui le brisent !
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 Jean-Baptiste Ganne
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C’est étonnant que tu m’écrives à ce sujet en ce moment. Je suis souvent à Marseille car je vais y déménager cette année. J’y suis ce jour même.
La convergence des luttes est juste là, comme tu as pu le filmer, comme une évidence. La Plaine en Lutte / Rue d’Aubagne / Zineb Redouane / Gilets Jaunes. Une des villes où le lien entre intellectuels précaires et GJ est possible.
Est-ce que Nice c’est la France, comme tu conclues (sur Marseille aussi), on peut se demander après l’envoi de Geneviève Legay à l’hôpital par un Commissaire complètement fou avec une écharpe tricolore ? 
Quelques pièces jointes.
*Rue de la Loubière, Marseille en février 2019
*Rabah Souchi, ici en photo lorsqu’il fait arrêter les steet Medic à Nice le 23 mars ?
*Une tribune de P. Langevin dans Marsactu sur la pauvreté à Marseille.
(cf. extrait plus bas)
 

JBG - Marseille(leger)_

Rabah_Souchi(leger)
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Rémi Marie

donc… la rue d’aubagne, le cours julien, la plaine, de quoi est-il question ? d’argent bien sur, puisque c’est leur seul dieu ! comprendre jusqu’où va leur cynisme nous mène au coeur des théories du complot. mais comme disait un théoricien du complot, « tout est complot », (bien sûr !). a-t-on sciemment laissé des immeubles s’effondrer pour pouvoir déloger 2000 personnes d’un coup et blanchir le centre? on ne peut pas l’affirmer mais on ne peut pas non plus l’infirmer (comme pour les tours en 2001). ce qui est certain c’est que ça arrange beaucoup de monde. mon constat c’est qu’on en est arrivé à un point où les vies humaines ont très peu de poids face à l’argent numérique. ce n’est pas nouveau mais il y a un étalage cynique (à la mairie de marseille comme au gouvernement) qui est quelque chose de nouveau. ce qui est nouveau c’est aussi la dématérialisation, la déconnexion absolue de cet argent numérique, son abstraction parfaite, son irréalité, face à la réalité des catastrophes humaines. ça me fait beaucoup penser à K. Dick, mais ça me fait aussi penser à Gibson dans Neuromancien et à l’indiscernabilité finale des oligarchies et des intelligences artificielles. je crois qu’on en est là. Gaudin n’est qu’un vieux crouton, il pourrait aussi bien être un simulacre, de même que notre petit ubu, mais il existe une machinerie numérique derrière eux qui ne connait pas les affects, ne connait pas l’empathie (comme dirait K. Dick des androïdes dans ses moutons électriques). donc la question « a-t-on sciemment… » se pose différemment. les algorithmes des banques prennent les décisions, les politiques ne sont là que pour le guignol. et c’est ce qu’on sent à travers tes images et ça fait un peu froid dans le dos. comme par exemple l’idée suggérée rue d’aubagne que les ouvriers ne sont là QUE pour la surveillance (et que le chantier n’est qu’un chantier factice). cette idée du factice, justement, du leurre (sur laquelle je travaille depuis des années à propos de l’image). il y a effectivement quelque chose (un monstre dirait Gramsci) qui s’est mis ‘en marche’. certes pas la pauvre vieille république, violée et reviolée depuis plus de deux siècles. il y a quelque chose d’inhumain qui s’est mis en marche. j’ai envie de conclure avec cette phrase de Georg Kreisler « l’homme doit partir » ! l’homme doit partir, laisser la place, ou alors se diviser, comme dans le Terremer de Le Guin. d’un côté les hommes, qui ne veulent qu’accumuler. de l’autre les dragons, qui choissisent de voler dans le vent du large. notre devenir dragon ? mais ou est-il, ce large ? sans doute ici-même ! rue d’aubagne, à la plaine, partout, mais dans une autre dimension qu’il nous faut inventer. à laquelle il nous faudra croire quoiqu’il arrive !

Frédérique Guetat Liviani

Marseille delenda est.

Ce qui s’est passé rue d’Aubagne le 5 novembre 2018, l’effondrement des immeubles, la mort de huit habitants, la Ville a tenté de faire passer cela pour une catastrophe naturelle parce qu’il avait plu, durant trois jours et trois nuits. Mais pour ceux qui vivent depuis de nombreuses années, comme c’est mon cas, dans le centre de Marseille, il est évident que l’abandon du centre-ville est une politique menée par les dirigeants de la cité pour nettoyer la ville de ses pauvres, comme les autres grandes villes l’ont fait depuis bien longtemps déjà. L’idée est simple, on laisse pourrir la situation jusqu’à l’écroulement, puis on nettoie et on construit du neuf. Pas du logement social ! Du neuf, pour ceux qui peuvent accéder à la propriété. Les autres, ceux qui n’y auront jamais accès, disparaissent du paysage. On ne sait pas ce qu’ils deviennent, ils partent plus loin, on ne sait pas où, c’est sans importance, la seule chose qu’on leur demande, c’est de ne pas revenir. La Mairie a fait de même il y a quelques années rue de la République, on a fait partir les habitants, on a nettoyé les façades des immeubles haussmanniens, transformé les logements en lofts somptueux et ouvert des boutiques chics…cependant la rue n’a jamais retrouvé sa vitalité et les boutiques ferment les unes après les autres.

Le marché de la Plaine, il avait le poids de la grâce. Au moment des attentats de 2015, il n’y a pas eu de tensions. Le côté positif de la réalité est occulté. Dans d’autre villes comme Avignon où j’ai fait mes études, la déchirure a un côté irréversible, on ne peut plus aller de l’autre côté, il n’y a pas ce genre de passerelle. La Plaine est une passerelle, le quartier de Noailles également. La domestication de la Plaine est un projet absolument politique. Au marché de la Plaine, il y avait un véritable mélange de populations et une véritable solidarité.
Quand vous fréquentez les gens au quotidien, avec leurs difficultés, quand vous partagez ces choses-là, vous ne pouvez plus détester le type à côté qui vous a donné un coup de main, ce n’est pas possible, vous ne pouvez pas le haïr. Mais quand vous ne l’avez plus vu depuis des lustres et que l’on vous raconte tous les jours à la télé que ce mec veut votre peau, il devient normal que vous le détestiez… Dans ce combat il y a tout ce qui est opprimé : le monde végétal, animal, il y a les vivants, tous les vivants opprimés. 

En 2013, date de commémoration de la grande Rafle de Marseille (23 janvier 43), il m’a semblé qu’une continuité existait vraiment dans la manière de traiter la population la plus précaire à des périodes différentes de notre histoire.
En 1943, le quartier du Port a été détruit non pas seulement avec la complicité de la bourgeoisie marseillaise  mais à sa demande.
Lors de la création de notre performance RAFLE avec Liliane Giraudon et Colas Baillieul dans le quartier Noailles, (Rafle collection La Motesta éditions Fidel Anthelme x 2013) j’ai longuement consulté les archives regroupées par Gérard Guicheteau dans son ouvrage Marseille 1943 la fin du Vieux-Port paru en 1973.
Et il m’est apparu que tous les arguments hygiénistes et sécuritaires employés par les dirigeants actuels de la ville pour « réaménager le centre ville », étaient atrocement semblables à ceux avancés par les autorités en 1943.

Il faut cependant remonter à la première décennie du 20ème siècle pour mieux comprendre ce qu’il adviendra du quartier du Vieux-Port en janvier 43.

En 1910 déjà, Edmond Pilon s’insurge contre le projet d’assujettissement de Marseille : « Voilà que le Vieux-Port de Marseille est menacé à son tour (…/…) par d’absurdes travaux destinés paraît-il à « l’embellir ». (…/…) Déguisé sous d’apparents motifs de dégagement, de salubrité… Le Vieux-Port, n’est-ce pas le refuge où toute une population de mariniers, de travailleurs, de commerçants, voire de vendeurs de coquillages ont installé leur industrie ? Tant d’intérêts, des plus grands aux plus humbles, commencent à s’émouvoir du projet meurtrier. »

En 1935, dans Comoedia : Comoedia n’a cessé de demander la protection du Vieux-Port de Marseille, site unique autant qu’admirable, protection qui n’était rendue possible que par son classement parmi les monuments naturels en vertu de la loi du 2 mai 1930.Nous apprenons donc avec une joie particulière que ce classement n’est plus qu’une question d’heures.

Ce classement empêchera les opérations immobilières sur le quartier du Vieux-Port ….jusqu’au 24 janvier 1943.

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DOCS
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Le Petit Marseillais édition du 24-25 janvier 1943 :

« Rendons cette justice à l’occupation allemande à Marseille que ses rapports avec les autorités de la ville ont toujours été des plus corrects et empreints de la plus grande compréhension. Si des éléments criminels n’intervenaient pas au travers de ces relations nous n’aurions qu’à nous louer de celles-ci… » dans le Petit Marseillais à propos d’une bombe qui explose sur la plate-forme d’un tramway.
Cet article paraît dans le journal qui relate également l’évacuation du quartier Nord du Vieux-Port. Ce que cet article ne dit pas, c’est que l’accord pour l’opération d’évacuation et de démolition est intervenu le 16 janvier, six jours avant ce dernier « attentat ».

Le 8 janvier 1943 le J.O. publie un décret relatif à la convention immobilière de la ville de Marseille autorisant celle-ci à procéder à la réalisation d’emprunts amortissables en 55 ans et devant lui procurer une somme maximum de 500 millions destinée au financement des travaux de construction d’immeubles, ouverture de voies et assainissement de quartiers insalubres.

 Les journaux taisent ce qui ne sera rendu public qu’après la libération : les discussions serrées entre les autorités allemandes et les autorités françaises de Vichy. 

Sous la signature de Walther Kiaulehn, correspondant de Signal, le journal illustré allemand, on peut lire, deux mois après l’opération : « Ainsi se trouve-t-on dans le cas rare d’une mesure de guerre coïncidant avec des projets adoptés depuis longtemps par la Municipalité et par le Gouvernement et déjà en cours d’exécution. »

Dans Signal encore : « Une odeur affreuse, ainsi que l’aspect des habitants faisaient reculer le passant devant ces ruelles enchevêtrées. On prétend que depuis plus de trente ans, la police n’y a plus fait de rafle nocturne. (…/…)Dans ces conditions, il était nécessaire de consulter la police allemande… »

Le 24 janvier 1943, la Préfecture, à propos de la rafle communique : Cette opération – probablement la plus importante à laquelle il ait été procédé par la police française, en collaboration avec toutes les forces chargées du maintien de l’ordre – s’est terminé sans incidents. Ainsi est entreprise une action salutaire d’épuration que l’immense majorité des Marseillais approuvera…

 

“Marseille n’existe plus” (Une tribune de Philippe Langevin, extraits)

Spécialiste des questions de pauvreté, l’économiste Philippe Langevin interroge les inégalités de la ville. Pour lui, les écarts sont tels qu’ils interrogent l’existence même de la ville comme entité, souvent présentée comme une et indivisible.

Les équipements du front de mer, Euroméditerranée, le MUCEM, les tours CMA-CGM et la Marseillaise sont de qualité, mais les emplois créés ou hébergés ne sont pas accessibles aux demandeurs de ces quartiers qui n’ont ni la qualification ni la mobilité pour pouvoir y prétendre. Les programmes de logements neufs ne leur sont pas destinés. Se côtoient alors le talent et la richesse avec le chômage et la précarité à quelques mètres des uns des autres. Il n’y a plus d’effets d’entrainement des quartiers favorisés sur les autres.

Marseille est une ville archipel ou des îlots de réussites se déploient dans des milieux de précarité et des ilots de précarité dans des îlots de réussite. En matière économique, l’innovation est souvent présentée comme la réponse aux défis de notre temps. Mais elle est généralement assimilée au redéploiement du numérique, au développement des starts-up et à l’intégration des entreprises dans des réseaux de performances par toute sorte de systèmes informatiques. Si on observe le succès des espaces de co-working, des makers et des fabs labs (il faut parler anglais pour se faire comprendre), notamment dans le centre-ville, leur impact sur le marché du travail est insignifiant. Le numérique ne construit pas une société intégrative.

[…] Il faut alors se rendre à une évidence. Marseille n’existe plus. Ville ouvrière sans ouvriers, ville coloniale sans colonie, ville portuaire alors que l’essentiel du trafic lui échappe au bénéfice de Fos-sur-mer, sans projet collectif à même de la reconstruire, Marseille est devenue un ensemble de quartiers qui ne se connaissent pas, d’habitants qui ne se fréquentent pas, d’ingénieurs venus d’ailleurs et d’aménageurs du territoire et déménageurs de leurs populations.

[…] Si finalement, la situation de la ville n’est pas celle de beaucoup de capitales africaines, ce n’est pas l’augmentation du nombre de croisiéristes ou de petites entreprises innovantes qui l’explique. C’est le résultat de l’implication d’une société civile qui ne se retrouve plus dans une classe politique usée jusqu’à la corde incapable de se renouveler. Le secteur associatif reste puissant, malgré le retrait général des aides publiques. Dans tous les champs de la vie sociale, et notamment dans le combat contre la pauvreté, les associations apportent leur accompagnement et leur regard.

[…] En conclusion, Marseille n’existe plus comme entité visible et lisible pour affronter les défis de notre temps. De plus en plus segmentée, morcelée, précarisée, la ville navigue à vue sans parvenir à rebondir. Cet ensemble de quartiers ne fait pas une ville. Les marseillais seront le ciment de sa reconstruction s’ils arrivent à donner un contenu à la solidarité et un sens à la fraternité.

 

 

1 commentaire

  1. Pérégrination sensible naïve et stimulante sur un fragment de Massilia, ville ou l’omerta règne et le sable recouvre vite mémoires et questions…enfin… une cité paradoxale rebelle à l’État mais aux mains de pagnolesques…

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