bétail humain ? —par Rémi Marie

 

Après Clastres et ses sociétés sans état, Scott dans homo domesticus en remet une couche. L’état ? À l’origine un racket de protection mis en œuvre par la bande de voleurs (la mafia, la famille) qui l’a emporté sur les autres. L’état ? Une anomalie et une contrainte, présentant à ses citoyens, les habitants des villes, commerçants et artisans, plus d’inconvénients que d’avantages et n’ayant de raison d’être que l’asservissement de tous à quelques-uns. Un racket qui s’impose d’abord par les armes, hommes de main du potentat local terrorisant le village, puis prend de l’ampleur, du poids, de la rigidité, s’établit dans la durée, installe scribe, paperasse, comptabilité, impôt, enfin la banque et sa presse à billets, qui peut servir aussi à imprimer le journal local à fin de narration de la fable commune, mythologie chaque jour actualisée, ou bien au contraire c’est la presse du journal qui imprime les billets, demandez à Benjamin Franklin.

FRANCE-SOCIAL-POLITICS-ENVIRONMENT-OIL-PROTEST

Asservissement de tous est encore trop faible, n’ayons pas peur de regarder la chose en face, Scott parle de domestication, après la domestication végétale, la domestication animale, la fabrication d’un double terrestre et raté du jardin d’Eden, du jardin à l’ouest de l’Eden, l’homme qui a mangé du fruit défendu s’est mis en tête de domestiquer son propre frère, de le traiter comme il a traité la plante, l’animal, de veiller à sa reproduction, l’exploiter, le traire et le parquer, le marquer à son nom, meurtre symbolique qui dénie à l’autre son humanité. Et là, forcément on se pose la question, d’où sortent ces tyrans ? Sont-ils d’une race plus forte ? Plus intelligente ? Plus entreprenante ? D’où viennent ces fratricides, où trouvent-ils cette certitude de leur supériorité ? Dans le ventre de leur mère ?

Castré, domestiqué le bétail-humain est heureux ! Ou s’il n’est pas heureux, au moins satisfait. Mais comment est-ce possible ? Par quel tour de passe-passe ? Comment convaincre cet être sauvage hier, de travailler pour une poignée de foin et un coin d’étable? En le terrorisant d’abord, par les armes et par les mots, avec le concours des guerriers et des prêtres, et puis en le dressant ! En l’aimant ! En l’aimant comme on aime son bétail, en le caressant, le flattant, lui parlant d’une voix douce, lui faisant croire qu’il est le plus beau, le plus important, écoutons notre petit Ubu au moment des vœux, et surtout, surtout, en le nommant premier mouton du troupeau, second mouton du troupeau, troisième mouton du troupeau, et ainsi de suite, sans fin, en s’assurant que chaque mouton castré ait sa petite épaulette, son petit pouvoir, ait son petit esclave, chacun, chacun, sauf le métèque, sauf le mouton réfugié, précieux mouton, qui lui a tous les torts et qui n’a aucun droit. Quelle belle invention que le réfugié, que le terroriste! Le génie dans le détail ! En l’aimant, donc, comme on aime son bétail et en le punissant quand ça ne suffit pas.

chiens

Castré, domestiqué, et parqué dans son domos, son habitat —étable, bergerie, porcherie, écurie, hlm, trois-pièces-cuisine-salle de bain, villa de lotissement— auquel il s’accroche désespérément comme cette vieille parente qui s’écrie —s’ils cherchent à prendre mon bien, je sors le fusil— comme si cet habitat forcé, cette boite dans lequel il est parqué constituait sa liberté, merveilleuse arnaque, et non sa prison, comme si sa jolie voiture le représentait, représentait sa réussite, sa personnalité, et n’était pas l’insigne même de son asservissement volontaire. Défends-toi vieille femme, sors ton fusil, et défends-toi mais ne te trompe pas de cible, ne te défends pas contre ton frère, contre ton compagnon d’étable, ne lèche pas la main de ton maître, de ton bourreau, sinon tu mourras bête, dans ton trou, dans ton foin, avec un peu d’avoine pour récompense, c’est vrai, avant de disparaître tu auras eu ton petit bien sous le soleil, des voisins qui t’envient, qui te détestent, et tu te seras rengorgé, toi, l’animal le plus intelligent c’est à dire le plus stupide de la maisonnée du maître, puisque ton intelligence, tu auras été incapable d’en faire un usage propre. Oui, révolte-toi vieille femme il est encore temps, il est toujours temps, sors ton fusil et défends ta fierté d’être debout sur cette terre qui t’appartient, qui nous appartient, sans doute, mais un peu moins que nous lui appartenons.

Bétail, il lui faut des bergers, figure d’abord religieuse d’un dieu menant son troupeau relayé bientôt par un pape puis par un roi-divin puis par un chef d’état, mais qu’est-ce qu’un état ? Qu’est-ce que l’État ? Une réduction du ‘status rei publicae’ des romains (l’état de la chose publique) au ‘stato’ de Machiavel, qui lui donne le sens d’unité politique d’un peuple, le même Machiavel qui dans Le Prince invente la raison d’État, selon laquelle le Bien de l’État (ce racket de protection mafieux) doit prendre le pas sur toute considération morale, doctrine qu’on voit se déployer magnifiquement aujourd’hui, 500 ans plus tard, et quand notre minuscule Ubu, notre minuscule berger parle aujourd’hui de son peuple, ne peut-on entendre troupeau, troupeau, troupeau ?

FRANCE-FUEL-PROTEST

Berger qui nous guide vers les bons pâturages, voire vers la terre promise, lui-même petit employé, contremaître bien payé (mais tout est relatif) au service des puissants, des princes de la finance, et quand la voix et l’exemple ne suffisent plus, berger lâche ses chiens

flics

qu’il nourrit et qu’il flatte et qui lui rendent bien cet amour feint, lèchent ses mains et reviennent encore pour une caresse, une médaille, après avoir cogné à toute force et en tout droit —droit que leur confère justement cet amour du berger— sur le bétail réticent. Il lui faut ses bergers et ses sous-bergers, prêtre, instituteur, médecin, psychanalyste, journaliste, banquier, assistante sociale, tout un système très dense qui n’a pour but que l’auto-justification de l’usurpation du pouvoir par la bande de voleurs, jusqu’à ce qu’il (le troupeau) ne puisse même plus imaginer vivre sans eux. Il faut insister sur cette dilution du religieux dans le profane, sur cette infusion du profane par le religieux puisque comme l’écrivent il y a déjà un siècle Hubert et Mauss : si les dieux chacun à leur heure sortent du temple et deviennent profanes, nous voyons par contre des choses humaines mais sociales, la patrie, la propriété, le travail, la personne humaine, y entrer l’une après l’autre.

Simone Weil, notre magnifique Jeanne d’Arc moderne, n’y va pas non plus par quatre chemins dans ses réflexions sur 
les causes de la liberté et de l’oppression sociale : les rites religieux par lesquels l’homme croit se concilier la nature, devenus trop nombreux et trop compliqués pour être connus de tous, deviennent le secret et par suite le monopole de quelques prêtres ; le prêtre dispose alors, bien que ce soit seulement par une fiction, de toutes les puissances de la nature, et c’est en leur nom qu’il commande. Rien d’essentiel n’est changé lorsque ce monopole est constitué non plus par des rites, mais par des procédés scientifiques, et que ceux qui le détiennent s’appellent, au lieu de prêtres, savants et techniciens —écrit-elle. Et pour faire bonne mesure d’ajouter plus loin : les puissants, qu’ils soient prêtres, chefs militaires, rois ou capitalistes, croient toujours commander en vertu d’un droit divin ;

mafia

et ceux qui leur sont soumis se sentent écrasés par une puissance qui leur paraît divine ou diabolique, mais, de toutes manières surnaturelle.

Car on n’est jamais sorti du triangle magique, prêtre, guerrier et paysan, séparation et alliance des techniques physiques et des techniques mentales de domination, mise en œuvre efficace des deux grandes peurs, la peur de souffrir maintenant redoublée de la terreur de la damnation. Bien sûr l’homme d’affaire a remplacé le guerrier, pourtant comme on le voit aujourd’hui, quand tous les autres moyens ont échoués la terreur physique reste le dernier recours. Bien sûr, le psychanalyste (ou spécialiste) a remplacé le prêtre, la coercition a remplacé les vieilles terreurs de l’enfer, mais la faute est toujours là, en nous, le tort fondamental, la terreur fondamentale, intégrée en nous, implémentée en nous, de ne pas être à la hauteur, d’être mauvais, inapte, inadapté, de n’être rien. Terreur fondamentale créant réciproquement le désir éperdu de bien faire, d’être la brebis préférée du troupeau, de marcher à côté du berger et de donner le rythme, d’être certain ainsi de ne pas être soumis au pouvoir brutal des chiens. Bien sûr l’exploitant agricole, l’ouvrier, l’employé, l’artisan, le commerçant, le travailleur, en général, ont remplacé le paysan. On n’est pas sorti du triangle, non, mais s’il faut regarder les choses en face, ce travailleur, pour de tels maîtres, n’est autre que du bétail, et, formé depuis le plus jeune age, les parents prenant le relais des maîtres et des bourreaux pour lui inculquer sa place, ses limites, quelle chance a-t-il d’échapper à la domestication ?

Now ? On en est là, sauf que… sauf qu’à vrai dire le bétail-humain est presque inutile au prince de la finance qui décolle, la finance —et le prince à sa suite— qui décolle de terre, qui décolle de toute logique, de production, de produit, qui décolle d’à peu près tout et devient autonome, et, autonome, si elle nous réduit collatéralement à la misère c’est seulement parce que nous ne pouvons plus lui servir que d’essuie-pied. La finance décollant, les robots robotant et demain consommant, bientôt inutile, le troupeau ! Ce qui n’empêche pas les princes de tondre et tondre encore la laine sur son dos tout en cherchant des solutions à meilleur compte pour s’en débarrasser. Le vendre ? Mais à qui ?

On en est là et, troupeau bêlant et puant, on a tout à redouter des projets des princes qui côté projets ne sont pas en peine ni en reste et connaissent leur Machiavel par cœur, puisque finalement ce dont parle Machiavel c’est bien d’eux, de leur puissance, plus encore que de raison d’état. On a tout à craindre de l’inventivité sans limite de ces déjantés de l’argent, de ces malades du pouvoir pour lesquels la morale n’est qu’une pince à castrer les agneaux, c’est dire à quel point elle ne les a jamais concernés, on a tout à craindre et on doit se souvenir qu’il y a bientôt 50 ans, en Italie, les princes ou leurs sbires firent appel aux services de l’ingénieur Eliodoro Pomar, qui avait pour mission d’empoisonner l’eau de Rome avec des déchets nucléaires, 4 millions de morts !

On en est là, sauf que la coupe est pleine, sauf qu’une goutte de trop et tout part à la dérive, sauf qu’il suffit d’un infime tremblement du décor hollywoodien

marionettes

et tout un système de coercition si dense et subtil se révèle n’être qu’une monstrueuse machination, sauf que le prince est nu et que c’est un algorithme bancaire, sauf que le troupeau aperçoit tout à coup son horizon, l’abattoir, et l’ayant aperçu, quelle peur pourrait encore le contenir ?

les moutons sont devenus des loups

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s