Femmes et hommes noirs à l’origine de toute civilisation ? —par Arnaud Elfort

Ci-dessus, scuplture monumentale Olmèque, sud du mexique.

Second extrait de la publication d’Arnaud, BRONZE ET CIMENT DANS LA CONSTRUCTION DES PISTES, ENTRE LES ÉBOULIS DE LA MONTAGNE DECOUPÉE, édité et illustré en collaboration avec Rémi Marie.

 

L’idée d’une origine panafricaine de l’homme moderne semble scientifiquement acceptée (ici, entendre Homo sapiens même si des chercheurs proposent désormais d’étendre cette modernité a Homo neanderthalensis dont les « européens » possèdent quelques % de l’ADN) (1), par contre celle consécutive d’hommes et de femmes à la peau noire (2) qui entament leurs migrations hors d’Afrique, en passant par la péninsule arabique ou ibérique, et habitent peu à peu la planète, rencontre quelques résistances dans l’inconscient collectif.

cheddarmanL’Homme de Cheddar (en anglais : Cheddar Man) (3)

S’il est vrai que la pigmentation n’est plus qu’un caractère secondaire pour les paléontologues devant les capacités cognitives, comportementales, et bien d’autres champs à étudier, est-ce que pour autant, ces derniers n’ont plus envie d’essayer de représenter leurs sujets d’étude ? Lors de recherches entreprises pour la rédaction de ces lignes, j’ai trouvé sur des sites spécialisés ces représentations d’hommes noirs, minoritaires dans l’espace public. Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu ces représentations d’hommes préhistoriques noirs dans mon enfance, ni globalement à l’âge adulte. Des hommes à la peau mate, comme un homme blanc qui prendrait le soleil, oui. Noir ? Non. Le mythe adamique (4), même actualisé à travers le récit de l’apparition des homos sapiens dans un éden est-africain (5) se montre persistant dans les diverses formes de représentation. Ici, on peut mesurer ce que peut une fiction : l’inconscient qu’elle imprègne, et observer la circulation d’une survivance idéologique qui n’en finit pas de laisser entendre envers et contre tout : les premiers hommes sont blancs !

black_adam_and_eve

Adam et Eve auraient ressemblé à ça ?

De plus, il y a peu de chances que l’Homo sapiens ait attendu de migrer hors d’Afrique, d’atteindre l’Europe (6), attendu finalement que son épiderme s’éclaircisse (7) en réponse à la pénurie solaire et à la carence en vitamines D sous les latitudes de l’hémisphère nord, il y a quelques millénaires, avant de réfléchir et d’agir sur son environnement, bien plus hostile que le nôtre. C’était vital (le smilodon, ou tigre dent de sabre, étant peu enclin au véganisme par exemple). Où est donc le problème à ce que, sans surprise puisqu’en toute logique, les premières civilisations viennent d’Afrique, que LA civilisation vienne d’Afrique ? Qu’est ce qui bloque ? La couleur de peau ? Bien sûr le concept d’Afrique n’a pas de sens au pléistocène, mais il en a un aujourd’hui. C’est un concept rétroactif (un retroconcept?) comme celui de civilisation inventé au milieu du 18ème (à partir de civis, celui.elle qui jouit du droit de cité) par les « occidentaux » —ceux qui se pensent d’essence occidentale, ou gauloise, ou gréco-romaine, ou celtique, ou que sais-je encore ?— pour différencier la culture urbaine et bourgeoise moderne d’un soi-disant état de nature. Ce n’est que dans un second temps, au début du 20ème siècle (8), qu’il fut mis au pluriel et rétroprojeté sur les anciennes organisations sociales fondées sur la cité à partir de l’age de bronze, vers 3000 avant J.C.. De quand exactement date la première occurrence de l’expression ‘civilisation africaine’ ? Difficile à dire. La première que j’ai trouvée parait en 1952, sous la plume d’un certain Jean Rusillon, à Genève, vingt deux ans avant la démonstration définitive de Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga lors d’une conférence organisée par l’UNESCO au Caire (cf. plus bas). Même retourné de cette manière, le concept est très discuté aujourd’hui, entre autres pour avoir fait trop longtemps partie de l’arsenal occidental de propagande, de conquête et de destruction (civilisation versus barbarie) et nombre de personnalités des sciences humaines, anthropologues par exemple, préfèrent aujourd’hui parler de cultures. (Un débat qui a opposé les écoles françaises et américaines d’anthropologie depuis les années 1910, avec Marcel Mauss comme défenseur de l’usage du terme civilisation.)

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Homo Sapiens Idaltu, Addis Ababa National Museum, Ethiopie

Quoiqu’il en soit, tout le monde s’accorde aujourd’hui sur le fait que les hommes et femmes africain.e.s sont depuis des millénaires à l’origine du développement de l’abstraction symbolique, l‘art, l’architecture, l’écriture, la religion etc. Quelles preuves ? Pas grand chose de bien signifiant pour le profane, des petits bijoux et parures en coquillages, des dessins, soit abstraits, soit figuratifs, des morceaux de pierre taillés, des morceaux d’ocre décorés, des ossements ou objets en coquilles d’autruche. Il suffirait d’examiner chaque débris et d’interpréter correctement les signes, de scruter chaque détail (les paléontologues, archéologues, anthropologues et généticien.ne.s ont d’ailleurs largement fait évoluer leurs disciplines respectives ces dernières années) mais il y a des résistances idéologiques, même chez les scientifiques, qui deviennent des cécités. Ainsi, pendant longtemps, l’art pariétal était considéré comme une spécificité européenne : lieu d’apparition de l’art, d’une « « révolution symbolique » qui selon certains auteurs aurait été, il y a 50 ou 40 000 ans, à l’origine du langage et des comportements modernes. » (9) Mais désormais « ce qui est probable […] c’est que les hommes qui ont peint les grottes de Lascaux et Chauvet étaient sombres de peau, car la sortie d’Afrique était encore trop récente, et leur alimentation encore trop riche, pour envisager une peau claire. » (10) L’art pariétal serait-il européen, ses murs sont signés Présence africaine !

sulawesi

Une variété sauvage de bovidés nains endémique sur l’île de Sulawesi

Mais il ne l’est pas. Et comme les mauvaises nouvelles n’arrivent jamais seules, les découvertes récentes du site de Blombos en Afrique du sud (morceau d’ocre gravé, dessin à l’ocre sur pierre, atelier de fabrication de pigments colorés, parures en coquillages, et silex taillés) (11), qui sont antérieures de plusieurs dizaines de milliers d’années aux traces équivalentes en Europe, ainsi que les dessins de style pariétal de la grotte de Sulawesi en Indonésie (2014), achevèrent ce rêve d’une primauté de la civilisation blanche. Et le professeur Christ Stringer de dire : ça « nous permet de sortir du point de vue eurocentrique d’une explosion créative qui aurait été spécifique à l’Europe » (12). Désormais, une nouvelle hypothèse est formulée, annonçant un changement de paradigme : celle de savoirs et d’usages emportés au moment de la sortie d’Afrique par nos ancêtres qui forment un héritage culturel commun. Si le dessin à l’ocre de Blombos, daté de 73 000 ans est actuellement le plus ancien, les gravures sur œufs d’autruche de l’abri Diepkloof, retrouvées à l’état de fragments et datées de 60 000 ans, avec leurs variations de motifs qui permettent de personnaliser et de reconnaître chaque contenant (comme une signature), pourraient être, quant à elles, la plus ancienne scription connue. (13)

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Le plus ancien exemple de dessin abstrait, exécuté à l’ocre, découvert sur un fragment de roche siliceuse dans des couches archéologiques datées de 73 000 ans avant le présent, dans la grotte de Blombos en Afrique du Sud.(15)

Et puisque l’on aborde l’écriture, arrêtons-nous sur ce ce que nous nommons la civilisation égyptienne antique, ou plus au sud dans l’actuel Soudan, ce que nous nommons la civilisation nubienne (car il y existe aussi des pyramides nubiennes) ou encore civilisation égypto-nubienne (en raison des interactions entre ces deux cultures). Avec les récentes découvertes de proto-écriture (16) datant de plus de 5000 ans, à 60 km de Louxor, on sait que l’alphabet grec n’est qu’une modification du phénicien (l’ajout des voyelles), qui lui-même découlerait, c’est l’hypothèse actuelle (17), des hiéroglyphes égyptiens.

proto ecriture

Une paroi rocheuse couverte de proto-hiéroglyphes qui préfigurent l’écriture des anciens Égyptiens, au sud de Louxor.

Bien, mais ces égyptiens, ces nubiens, étaient-ils des extra-terrestre ? Question incongrue, et pourtant, dans les années soixante-dix, de nombreux chercheurs, notamment « occidentaux », pensaient que l’origine du peuple pharaonique était extra-africaine (orientale, ou européenne) (18), Bref non-noire ! Si bien que lors du colloque du Caire sur le peuplement de l’Égypte ancienne et le déchiffrement de l’écriture méroïtique, organisé par l’UNESCO (19) en 1974, Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga ont du faire la preuve qu’il s’agissait bien d’une civilisation africaine. Et c’est ainsi que l’UNESCO choisit d’intégrer la civilisation égyptienne dans son histoire générale de l’Afrique. Les arguments linguistiques, culturels ont depuis été renforcés par l’étude scientifique, notamment génétique, menée par Zahi Hawass et ses collègues (20) en 2012, qui annonça que Ramsès III (21) était de l’haplogroupe du chromosome Y E1b1a (ainsi que sa lignée paternelle), que l’on trouve aujourd’hui principalement en Afrique subsaharienne. Un pharaon noir, donc.

Mais les pharaons noirs c’est un peu comme les dinosaures à plumes…

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Statues des Pharaons noirs, Doukki Gel (Kerma), au Soudan, découvertes en 2003

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Notes

1. Hypothèse proposée en 2017 par les paléontologues Jean-Jacques Hublin et Abdelouahed Ben-Ncer suite à leur découverte de plusieurs hominidés de type Homo sapiens, sur le site de Jebel Irhoud, au Maroc et daté d’environ -300 000 ans. Cependant, et comme ils le précisent dans leur article, ce sont des mineurs dont personne n’a pris la peine de se souvenir du nom qui, alors qu’ils travaillaient à l’extraction de barytine, ont trouvé un crâne dans les profondeurs de la mine, en 1961, ce qui a permis ces découvertes futures. Jbel Irhoud, une avancée paléoanthropologique décisive. Hespéris-Tamuda LII (2) (2017)

2. Anachronisme, ce mot sonne comme une menace dès qu’on désir parler d’histoire. Les anachronismes seraient un écueil qui ruinerait de nombreuses tentatives ajoutant de la confusion là où l’on cherchait de la précision. Cependant, il est important de remarquer que les anachronismes sont difficilement évitables dès que l’on nomme le passé depuis le présent, sans connaître le nom employé à l’époque. Or cette pratique est courante, on le fait sans s’en rendre compte. Certes, il convient d’y réfléchir et de l’éviter tant que possible. Sans doute précéder le terme d’une incise tel « que nous nommons aujourd’hui » pourrait être une solution, ainsi que de privilégier l’emploi d’adjectifs, de compléments, etc., bref de tout ce que la langue nous propose pour ne pas figer.

Ici, « hommes et femmes à la peau noire » est une façon de faire comprendre que ces humains ont l’apparence de ceux que nous appelons aujourd’hui des noirs, mais à une époque où ce concept n’a aucun sens. Sans faire d’anachronisme, donc, mais en l’induisant probablement chez un lecteur peu attentif, hélas… Mais considérant l’histoire sociale qui est la nôtre, et les lignes qui précèdent, il m’a semblé important de le spécifer. Une simple phrase comme « les Homo sapiens viennent d’Afrique » est déjà problématique. Ces Homo sapiens se considéraient-ils comme tel, se nommaient-ils ainsi ? Quant à l’Afrique, le concept de continent ne leur était pas familier, ni même celui de planète Terre. Alors le sentiment d’appartenance à l’un d’eux…

3. L’homme de Cheddar est un homme ayant vécu en Grande-Bretagne il y a environ dix-mille ans. Son squelette presque complet a été découvert en 1903 dans la grotte de Gough, dans le Somerset, en Angleterre. Il est conservé au musée d’histoire naturelle de Londres. L’homme était un chasseur-cueilleur du Mésolithique qui mesurait environ 1,66 m. Il avait entre vingt et trente ans à sa mort, due sans doute à une cause violente. Une étude de ses gènes aurait montré qu’il devait avoir la peau noire et les yeux bleus.

4. « Dieu créa donc l’homme à son image ; il le créa à l’image de Dieu, et il les créa mâle et femelle ». Génèse, chapitre 1, La Sainte Bible

5. A propos de l’East Side Story, voir la conférence de Ben-Ncer, Abdelouahed & Hublin, Jean-Jacques, au collège de France.

6. Datation aux alentours de – 45 000 ans au moment où j’écris ces lignes

7. Si cette question : Comment les noirs sont devenus blancs ? vous intéresse, lire ce texte de vulgarisation (datation aux alentours de 8000 ans environs) : Ann Gibbons, How Europeans evolved white skin, Apr. 2, 2015

8. Un débat mené en France par Marcel Mauss et Émile Durkheim, avec leur Note sur la notion de civilisation, paru en 1913, auquel se joint l’historien Lucien Febvre en 1929, puis le sociologue Norbert Elias, et son Über den Prozess der Zivilisation, en 1939, etc.

9. Christopher Henshilwood, Francesco d’Errico, Marian Vanhaeren, Karen van Niekerk, Zenobia Jacobs, « Middle Stone Age Shell Beads from South Africa », Science, 16 avril 2004

10. Interview de Céline Bon, maître de conférences et paléogénéticienne au Musée de l’Homme

11. Les scientifiques s’accordent sur une datation aux alentours de -75 000 ans (Middle Stone Age). Voir aussi ici.

URL : 

12. Pallab Ghosh, Cave paintings change ideas about the origin of art, BBC News

13. TEXIER P.-J. & PORRAZ G. 2012. Les gravures sur bouteilles en œuf d’autruche du Middle Stone Age de l’abri Diepkloof (Afrique du Sud) : une tradition graphique vieille de 60 000 ans. In : CLOTTES J. (dir.), L’art pléistocène dans le monde / Pleistocene art of the world / Arte pleistoceno en el mundo, Actes du Congrès IFRAO, Tarascon-sur-Ariège, septembre 2010, Symposium « Art mobilier pléistocène ». N° spécial de Préhistoire, Art et Sociétés, Bulletin de la Société Préhistorique Ariège-Pyrénées, LXV-LXVI, 2010-2011, CD : p. 1321-1338

14. « […] parti pris évident en faveur des aires traditionnellement reconnues de grandes civilisations au détriment des peuples sans écriture. » Germain Loumpet, « L’archéologie comme science coloniale en Afrique centrale équatoriale », Les nouvelles de l’archéologie, 126 | 2011.

15. pour le dessin d’ocre, ici

– les pierre taillées, ici

– les parure de coquillage, ici

– l’atelier fabrication de pigments, ici

16. « Les spécialistes de l’université Yale (États-Unis), du ministère des Antiquités égyptiennes et des Musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles (Belgique) ont en effet révélé avoir découvert dans le cadre du Elkab Desert Survey Project plusieurs inscriptions parmi lesquelles d’imposantes gures animales qui remonteraient aux périodes pré-dynastiques, et donc aux origines du fascinant et poétique système d’écriture de l’Égypte ancienne.» Bernadette Arnaud, À l’origine de l’écriture pharaonique, la falaise aux hiéroglyphes,sciencesetavenir.fr, 2017.

17. Emmanuel de Rougé, Mémoire sur l’origine égyptienne de l’alphabet phénicien, comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 3e année, 1859. pp. 115-124.

18. http://www.lisapoyakama.org/le-colloque-du-caire-de-1974hommage-a-cheikh-anta-diop-et- obenga/

19. http://unesdoc.unesco.org/images/0019/001925/192572fo.pdf

20. Voir la conférence de Salah Trabelsi, Mémoires contemporaines de la traite et de l’esclavage dans le monde arabe, pour les limites de l’expression et précisions sémantiques.

21. Z. Hawass, S. Ismail, A. Selim, S. N. Saleem, D. Fathalla, S. Wasef, A. Z. Gad, R. Saad, S. Fares, H. Amer, P. Gostner, Y. Z. Gad, C. M. Pusch, A. R. Zink. Revisiting the harem conspiracy and death of Ramesses III: anthropological, forensic, radiological, and genetic study. BMJ, 2012; 345 (dec14 14): e8268 DOI: 10.1136/bmj.e8268

 

 

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