Nathalie Quintane – Un œil en moins – (entretien video avec NG prolongé par un entretien texte avec RM)

OUVRIR L’ŒIL, ET LE BON ! (par mail)

Rémi Marie : Quand tu évoques dans ton livre ton engagement politique, s’agit-il d’un récit nouveau mais peu différent des autres, dans le fond, puisque sa qualité particulière vient de la mise à distance très précise des évènements ou des objets auxquels tu te réfères (et qui appartiennent peut-être à ta vie). Ou bien au contraire considères-tu qu’il y a un tournant, amorcé dans Tomate, qui transforme en profondeur ton texte ? 

Nathalie Quintane : Sur cette question, j’ai répondu à NG, non ?

RM : Au chapitre 11, livre II, p 203, tu écris qu’il y avait dans le milieu ce cliché usé qu’écrire de la poésie c’était déjà politique, et que ça serait bien d’en changer (de cliché). Et, chapitre 18, p 231, je trouve quelque chose comme, avant, pendant ma jeunesse on pensait que faire de la poésie ça suffisait, maintenant ça suffit plus. Dont acte ? 

NQ : Oui, sous la pression des circonstances. Mais on vit, et donc on écrit toujours « sous la pression des circonstances », ie. jamais hors contexte. 
Quand on commence à publier (Bérard, Tarkos, Pennequin, Beck…) au début des années 90, il s’agit aussi & d’abord de signifier que le marécage néo-lyrique des années 80 ne nous concerne pas ; c’est donc une « prise de position » depuis l’intérieur du « champ poétique » de ces années-là et à son adresse, en interne, pour dire qu’on n’y plantera pas notre tente, et reconnaître en revanche la dette historique et formelle qu’on a par rapport aux dites dernières avant-gardes, même si cette reconnaissance de dette se fait sans allégeance (trop difficile en ce qui me concerne : y avait que des hommes, j’allais tout de même pas les reconnaître comme pères). Or, ces avant-gardes là portaient une position politique ancrée dans les années 70 (anciens maos ou libertaires) inscrite à même les choix formels. D’une certaine manière, tout était en place pour que, sous la pression des circonstances, le politique puisse faire retour de façon plus explicite dans les bouquins et les performances. Mais tu sais que Manuel Joseph a fait ça dès le début des années 90, par le cut-up, et chez P.O.L. et al dante.

RM : Dernières avant-garde ? Tu peux préciser ? (Puisqu’on est dans l’histoire.) Blaine ? Espitallier ? Prigent ? Je vois pas trop de maoïstes du côté des poètes de l’époque, je vois surtout des pongistes ! 😉

NQ : Blaine était plutôt libertaire (Libé première période, disons, journal qu’il a contribué à lancer, d’ailleurs, et dans lequel il a tenu une rubrique ouverte aux recettes de sabotages de toutes sortes). Il y avait des maos et des trotskystes dans Txt. Gleize (Nioques) était maoïste, ou en tout cas pro-mao. Ça, c’est la génération 70/80, les « dernières avant-gardes » (appellation quasi-officielle, donc dont on peut discuter). Espitallier-Sivan-Maestri et la revue Java, c’est notre génération, celle de Cadiot, les années 90, quoi, celle qui discute, voire se dispute, à propos de ces « dernières avant-gardes », qui ont coupé le cordon mais qui ne font pas comme si ça n’avait pas existé. 

RM : Est-ce que tu veux dire que faire de la poésie ne suffit plus… et qu’il va falloir aussi s’engager et agir politiquement, ‘dans le réel’ ? Ou bien est-ce que ça veut dire qu’il faut s’engager politiquement, en écriture ? 

NQ : Les livres sont des objets réels. 
Quant à l’engagement, qu’on écrive ou pas, la question est la même pour tout le monde.

RM : Quelle question exactement ? S’engager ou ne pas s’engager ? S’agit-il d’un choix, d’une décision ? Ou bien d’un constat, après-coup, qu’on ne peut plus (comme dans une voie engagée en montagne) faire demi-tour ? Est-ce que s’engager veut dire, prendre la responsabilité de ses actes ? En répondre ?

NQ : Ecrire et publier un livre, c’est un acte pleinement engageant. Après, comme tu le sais, le mot « engagé(e) » en littérature et en France est compliqué d’utilisation depuis le P.C. d’Aragon, disons. C’est un peu comme le mot « poésie » : trop de malentendus et de malentendants encore. Dans ce cas (et j’y ai réfléchi, tu peux me croire), mieux vaudrait ne plus employer ces mots du tout. Je dis « vaudrait », parce que ça dépend des circonstances… face à un parterre de poètes lyriques assurés d’être poètes et de vivre en poète plus et mieux que tu ne pourras jamais le faire toi-même, évidemment qu’il faut revendiquer le titre de poète, qui n’appartient à personne. 

RM : En dehors (en plus) de cette injonction non écrite (ça suffit plus !) as-tu des raisons plus personnelles, liées à un parcours politique singulier ? Ou bien la ‘politisation’ de ton texte est-elle plutôt le résultat d’un parcours poétique singulier, l’aboutissement logique d’un parcours d’écriture ? (Ça je l’ai fait, je sais le faire, mais ça suffit plus…) Est-ce qu’un parcours d’écriture singulier peut amener tout à coup à ce besoin de fracasser (et vlang !) la petite bulle de verre parfaitement ouatée et insonorisée de la littérature ? De l’art ?

NQ : Ça ne suffit pas. On est bousculé par ce qui se passe, et c’est cela qui rencontre (ou pas) un parcours singulier. 

RM : Je pose aussi la question parce que tu parles quelque part du pur bonheur de casser… pourtant… ton pavé, bizarrement, à tendance à revenir en boomerang vers la fin, fracasser la joie du premier livre (plutôt, noyer dans la crème fouettée la joie du premier livre ;-). Comme si, on a été libre (on y a cru) un court instant d’avril, et puis très vite on s’empêtre à nouveau dans les contradictions, les hésitations, les doutes… dans la pâte gluante, la meringue du réel. Mais cette meringue, qu’est-ce qu’on en fait ?

NQ : Non, on ne s’est pas empêtrés dans la meringue du réel, on s’est juste fait fracasser par la répression, et même, je dirais que c’est à cause d’un fort mal de crâne survenu au mois de juin 2016 qu’on a fini enfin par s’apercevoir qu’on s’était fait taper dessus un peu fort. L’enthousiasme, l’élan, de ces moments-là, nous fait baisser la garde, peut-être, nous meringue au lieu d’aiguiser notre paranoïa. Les révolutionnaires, les révoltés et leurs allié(e) objectifs comme subjectifs sont parfois bienveillants jusqu’à la dernière limite à l’égard de ceux qui les gouvernent (cf. les ouvriers au XIXe siècle, par exemple).

RM : Je voulais parler des pâtisseries, en fait, c’est à dire des réfugiés. On est dans la bienfaisance, on a du cœur, on fait des gâteaux… Comme si à la fin il ne nous restait que cette lutte là, et encore, détournée à la fois par les institutions locales et nationales qui font dans le mou, la glue et le cercle vicieux pour endormir toute réaction et par des associations supposées leur venir en aide et qui temporisent parce que pour elles, et bien c’est un bizness et il vaut mieux que ça dure. Ton bilan est très dur … ou bien dérisoire ?

NQ : Il s’agit d’être très clairs quant à la différence entre charité et justice sociale. La charité (c’est-à-dire l’aumône ; le terme chrétien de « charité » désigne l’amour de Dieu et l’amour de son prochain et n’a rien à voir avec ce qu’en a fait la bourgeoisie du XIXe siècle), c’est une pièce de monnaie (ou un gâteau) qu’on laisse tomber du haut vers le bas et qui change le pauvre en être inférieur et indigne mais reconnaissant ; la justice sociale, c’est la répartition la plus juste possible des biens du pays qui change ses habitants en égaux. 

RM : Finalement, au chapitre 55 du livre II, tu parles de « la place qu’entend(ait) prendre […] la littérature, et une poésie qui ne consiste pas à raconter des histoires ». Et tout de suite, le comité invisible et l’affaire Tarnac ! Tu expliques qu’entre-temps, le comité invisible est devenu un auteur littéraire reconnu. Que par ce fait même la force politique de leurs ‘manuels’ est diluée dans la littérature (qui les protège). Que pourtant, si les professionnels ne s’y trompent pas, grand nombre de lecteurs, par contre, usent toujours de leurs textes comme de manuels. Est-ce qu’ils (les lecteurs non professionnels) se mettent gravement le doigt dans l’œil ? Si oui, quelles en sont les conséquences? Un œil en moins, mais pour des prunes ? Ou bien est-ce que ce sont plutôt les autres, les critiques littéraires, les policiers et les juges, qui se plantent quand ils choisissent de dissoudre le politique dans la littérature ?

NQ : Les lecteurs ont raison de lire ces livres comme des manuels ; c’est ce qu’ils sont, ou en tout cas ce qu’ils essayent d’être. Que les professionnels soient de piètres lecteurs de littérature, ça peut nous coûter cher (Flaubert/Baudelaire), avant de nous servir de toute façon. Tout dépend du régime politique en place. Soit ça te fout en taule, soit ça te protège. 

RM : Mais Flaubert/Baudelaire, quoi ? Tu sais que Flaubert a été blanchi de son accusation d’atteinte aux bonnes moeurs pour Madame Bovary (grâce à ses relations bourgeoises… et impériales) alors que Baudelaire a été condamné pour le même motif ?

NQ : Il y a beaucoup de gens qui n’en peuvent plus de Flaubert (l’homme), ce que je comprends, mais c’est vraiment l’un des plus cruels quant à la bourgeoisie de son époque… difficile de s’en passer ! Mais ok ! enlève Flaubert et garde Baudelaire !

RM : Mais alors, Un œil en moins ? Littérature ? Ou bien quoi ? Te sens-tu plutôt protégée par ton statut d’écrivain ? Ou bien à découvert ? Est-ce que le fait d’appeler un chat un chat est aussi une façon de se couvrir, de détourner les soupçons (à la Poe) ? Est-ce que dieu (en allemand), ou bien un juge, penserait, à te lire (voudrait penser) “elle s’engage dans des actions radicales, mais il ne s’agit évidemment que d’une expérience d’écrivain” (le ton, l’humour, l’auto-dérision, le démontrent assez) ?

NQ : Les temps étant ce qu’ils sont, il s’agit que ça me couvre, et non-accessoirement, que ça puisse couvrir à l’occasion les ami(e)s qui s’engagent beaucoup plus que je ne le fais. Il faut pouvoir dégainer des noms le moment venu, et pas seulement dans des pétitions. Aussi : bien entendu que ce que j’écris et que ce que je fais n’est ni plus ni moins qu’une expérience d’écrivain et de performeuse. 

RM : Tout est expérience ? (Bien vu, le retournement !) Mais alors quel rapport avec la notion d’engagement ? Parce que ça se joue là, non ?

NQ : Je ne peux pas dire plus dans ce cadre. Il s’agit parfois d’anticiper sur des événements politiques à venir (qui ne viendront peut-être pas, d’ailleurs). 

RM : Un œil en moins, si c’est une conclusion… c’est un peu dur, quand-même  ! Est-ce qu’on risque pas de manquer de relief, de se focaliser sur un seul aspect des choses, de se noyer dans la crème fouettée ? Est-ce qu’on aurait pas plutôt gravement besoin d’un œil en plus ?

NQ : Il s’agit d’ouvrir l’œil, et le bon !
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