À quat’pattes ?

Si le champion sportif est le héros incontesté de notre temps, c’est qu’il est d’abord l’homme de la performance, dont le corps figure avant tout un entrelacs de données numériques, parmi lesquelles sa valeur financière est hautement déterminante. Je ne parlerai même pas des trafics éhontés – du dopage au blanchiment d’argent – dans lesquels s’enracine l’actuel culte du sport. Et s’en offusquerait-on périodiquement, qu’il faut se demander si ce n’est pas une manière d’empêcher que l’on ne prenne conscience de la glorification de la soumission volontaire qui nous est inculquée à travers celle du sportif. Soumission de haut niveau en ce qu’elle est exemplaire, soumission exemplaire en ce qu’elle est spectaculaire.
Annie Le Brun, Ce qui n’a pas de prix, 2018

Heeeeeelp ! Existe-t-il un coin du monde sans télé ? Je fuis vers la montagne, loin des antennes ! Loin des cellules. (Téléphone cellulaire, déjà tout un programme !) Le matin de la finale, il pleut, l’orage gronde au loin. La voiture redescend la piste en cahotant, tristement. À la maison, fenêtres fermées, des vagues sonores montent de la place, déjà. Vociférer devant un écran, quelle trouvaille ! La pensée me traverse d’une nouvelle de Philip K. Dick. (comme Tintin, j’y trouve tout ce dont j’ai besoin, ou presque) [1]. S’isoler ? À trois dans la maison, chacun dans sa pièce, vivant chacun l’hystérie populaire à sa façon. L’une, étrangère, s’en tape du foot et lit tranquille sur son lit. L’autre écoute, fascinée par les cris, fascinée par ce beuglement animal —un but— qui ne ressemble à rien d’autre. Moi, parano, boules de cire dans les oreilles, feignant d’ignorer l’orgasme populaire. Quelques jours de polémiques sur FB. Pro-foot contre anti-mondial. La vérité ? On cause pas de la même chose. L’un se vante de ne pas être politiquement correct. Il va regarder la finale. Il aime le foot ! Il a joué au ballon toute son enfance. Mais, bordel, le foot n’est pas la question ! Moi aussi je jouais au foot. Et alors ? Quel rapport avec ce grand show ? Quel rapport entre taper dans un ballon dans un parking entre potes et la valse des milliards, le culte de la compétition et de la performance, la poudre de perlinpinpin qui détourne les yeux des lois scélérates ? (Souvenir fugitif de Rio ! Les bals de quartiers au lieu du carnaval, j’ai adoré.)

Culture populaire disent-ils. Mon cul ! Populaire ça veut dire quoi today ? Culture des pauvres ? Des exclus ? Sauf que cette culture on la leur fabrique sur mesure. On la leur fait ingurgiter de force. Je vois bien, au bled, qu’on est total acculturés. Culture provençale ? Éradiquée ! Disparue ! Culture arabe ? Idem ! Ce qu’il leur manque aux jeunes du bled comme aux jeunes des banlieues c’est d’être fier de leur culture. Déjà d’en avoir entendu parler. À l’école par exemple. Comment être fier de sa culture, quand elle a été rayée de la carte. Et avec une telle minutie, un tel acharnement ? (Salut Mistral !) Reste, pour les riches, la littérature et l’art, pour les pauvres, quoi ? Le rap, le foot, la télé ? À la télé, la météo mais surtout le grand show politique. Parce que les despotes du 21ème siècle l’ont bien pigé le truc —comme aussi les GAFA. Grand show devant, mais tout ce qui compte passe sous le tapis, hop, loin des regards. (Le monde visible comme tapis-carte, à l’échelle un !) Par dessus, niveau Disney world, grand show du foot, de l’écrasement militaire de la ZAD, de la répression policière des facs, des images de guerre, de la technologie militaire, du terrorisme, etc. [2] Sous le tapis, lois passées à la sauvette, arrêtés tordus qui ne veulent rien dire, ouverts à toutes les interprétation, directives européennes, ententes entre banques, entre multinationales, découpages mafieux des territoires, trafics en tous genres, contrôle absolu (bien qu’illégal) des données personnelles, et puis la répression obstinée de quelques gêneurs, les éliminations.

Culture populaire ? Ou bourrage de crânes ? Si facile de flatter la veulerie de l’animal-humain. Un excellent bizness, en plus, demandez aux Orban, LePen, etc. Bizness qui prospère d’autant mieux qu’on est déboussolé. Et déboussolé on l’est, c’est sûr. Il y a de quoi ? Temps modernes engloutis. Avec eux le projet d’un monde idéal. Avec eux tous les projets. De projets, la macronie n’en a aucun. Défaire un par un toutes les projections humanistes. Sur l’air de faut pas rêver ! Faut revenir sur terre. C’est à dire à la plus pure comptabilité bancaire. L’argent aux riches, la pauvreté aux pauvres. Un projet ? Le contraire d’un projet ! No future ! On est déboussolé au sens littéral, sans direction. Le seul présent ne peut pas faire l’affaire. N’est pas aborigène qui veut. Le compas indique deux directions possibles, en arrière toute, ou bien en avant, vers l’ailleurs, vers Mars. Le compas on peut le fiche à la poubelle. Inutile ! Définitivement ! C’est la structure du temps qui a changé. Pendant qu’on regardait ailleurs, vers un brouillard futur, hébété.

Le temps moderne, vertical : brisé ! Que reste-t-il ? Des présents possibles. Dans le désert desquels on se retrouve errant. Mais le désert n’est désert que pour les aveugles. Pour qui sait voir, la vie fourmille —c’est le mot. Voir, mais avec le troisième œil. Parce que le dressage intense de l’œil (depuis des siècles) nous interdit de voir. (Autre chose que des images [3].) J’enfonce un peu plus les boules dans mes oreilles. Ça va ! Mais non, ça va pas. Le matin suivant je suis plombé. Cette liesse populaire si bien produite, si bien consommée me ronge. Est-ce que je souffre, surtout, d’en être exclu ? D’être un animal solitaire ? Qui regarde de haut, comme une gargouille de Notre Dame (une chimère en fait), mes frères humains se rouler dans la boue ?

stryge_photo_notre_dame_paris

Avec dédain et envie ? Avec fascination, aussi ! Fascinant, les spectateurs des sitcom qui hurlent sur commande leur enthousiasme. Plus fascinant encore, dans la rue, sans même un chauffeur de salle. Dressage réussi ! Et moi ? Dressé à mépriser le troupeau docile ? (Pourquoi n’ai-je pas été dressé à le mener… ou à le tondre?) Que faire de la moutonnerie ? Du besoin de soumission ? Du besoin de chef ? De la bêtise ? Que faire de la laideur ? Que faire, aussi, de l’intelligence ? Que faire de la lucidité ? Que faire de l’amour ? Que faire de la beauté ? Accepter les contraires ? Laisser sortir sa colère ?

Les boudhistes disent (on dit qu’ils disent) que le monde n’est que souffrance. Qu’il faut s’en échapper dare-dare. D’autres disent qu’il n’y a pas de joie sans souffrance. Que la souffrance est ce qui donne relief à la joie. Le Christ ? Pardonne-leur, Père, ils ne savent pas ce qu’ils font. Mais, ce père des pères, là-haut, on l’a perdu en route. Orphelins inconsolables d’un patriarche tout puissant, omnivoyant, et capable de pardon sans fin ! À la place on ne sait inventer que de minuscules tyrans. Caricatures de nous-mêmes. Orphelin, j’écris. Pour tenter de reconstituer, au moins, une fratrie. Comment y croire encore ? Cette lueur d’espoir, après toutes ces années d’hiver. Et puis la coupe du monde. Tous dans la rue, tous frères, enfin ! Pour un instant, le temps de se remplir la panse, de se vautrer, ensemble. En sortez-vous grandis, petits frères ? Ou profondément humiliés, au-dedans, par l’étalage de succès et d’argent ? Pour décrypter la psychologie des masses face aux jeux, il nous faudrait un autre Wilhem Reich [4].

Quelle baffe ! Sonné, je suis. Coupé du monde ! Xénophobe à ma façon, je contemple avec horreur ces joyeux ahuris, mes frères, qui sortent en foule dans la rue pour hurler leur nationalisme —et donc leur xénophobie. Je pense aux spectateurs des premiers mouvements de masse NAZIs [5]. Cauchemar ! Aujourd’hui on appelle ça question identitaire. Identité de robots, de clones. Identiques, plutôt ! Dans nos désirs, nos peurs, notre soumission au dieu argent. Quelques-uns se révoltent, ici ou là, bien sûr, mais si peu. On les prétend névrosés. Et l’exception confirme la règle. Ces quelques-uns d’ailleurs sont persécutés jusqu’à ce qu’ils en crèvent ou se rangent des voitures. Comme déjà les anarchistes au tournant du 19ème siècle.

L’avenir ? Cet autre présent pavé de machines-esclaves. Entrelacs de données numériques écrit Annie Le Brun. Faut-il s’émouvoir de notre disparition programmée ? Personne ne sera là pour s’en apercevoir. Qu’est-ce que je pleure, alors ? Ma propre mort ? Peut-être. On voudrait pouvoir tout recommencer. Une seconde chance ! Donnez-nous une seconde chance ! Donnez-moi une seconde chance ! Cette fois, je le jure, je ne perdrai pas tout ce temps à pleurer sur mon sort. Parce que c’est sur moi que je pleure. Pleurer est ce qui me reste. Demain est-ce que je retournerai dans les torrents ? Est-ce que j’oublierai l’hystérie humaine ? Qui est aussi la mienne ? Est-ce que je réapprendrai à aimer ? Aujourd’hui, misérable, je pleure. Sommes-nous vaincus ? Ça voudrait dire qu’il existe un nous. S’il existe un nous, tout est possible. On peut tenter un dernier saut périlleux ! Crier que nous sommes vainqueurs ! Que l’argent est mort, comme l’image ! Que la vie a gagné ! Croire. Croître. Nouvelles pousses sous les ronces. Jeunes plants qui se dresseront demain. La vie triomphera-t-elle ? Si oui, peut-être sans nous. En attendant, quoi faire ? Vivre debout ? C’est bien trop d’héroïsme ! À quat’pattes ?

ours

J’ajoute quelques notes pour ceux qui veulent gratter un peu…

1 – Dick a tout dit sur la fascination de l’écran et son utilisation par les pouvoirs. A-t-il imaginé ça, la foule hystérique devant un jeu de ballon ? Pas sûr !

2 – Sur le spectacle. Debord a décrit la société comme spectacle. Ça peut s’appliquer par exemple à l’exercice du pouvoir. Cf. mon texte fiction présidentielle. Ici, il s’agit d’autre chose, de plus primitif, de plus ancien, lorsque le spectacle est utilisé sciemment dans l’exercice du pouvoir.

3Un sujet sur lequel j’ai pas mal écrit, la plupart du temps en anglais. On peut trouver un très court résumé dans mon dernier texte sur ce blog, on peut aussi jeter un œil à cette série d’articles. En deux mots, l’invention de la perspective au 15ème siècle a catalysée une révolution épistèmique basée sur l’objectivation du monde (et son exploitation). Machine (au sens de machine philosophique) d’une puissance énorme, implémentée dans le cerveau humain, ce nouveau mode —photographique— de représentation est devenu au fil des siècles notre seul mode de vision. (Phénomène qui s’accélère d’ailleurs avec l’apprentissage du petit écran dès le berceau.) En bref, nous portons des œillères.

4Je renvoie une seconde fois à l’excellent texte de Pierre-Ulysse (salut Pierre-Ulysse!) : « … de même dans la société capitaliste : “la satisfaction orgastique normale est remplacée par un état d’excitation somatique général excluant le domaine génital, qui provoque, incidemment, des détentes partielles.“ » in Pierre-Ulysse Barranque, Wilhelm Reich et la Révolution absente. Penser l’entre-deux-guerres avec Marx et Freud.

5 – On entend beaucoup qu’il ne faut pas parler de fascisme et encore moins de nazisme à tout propos. Qu’il faut faire la différence. Différence, d’accord, mais que fait-on des ressemblances ? Les grandes messes nazis ? L’occasion inespérée pour les travailleurs surexploités de (croire) renverser l’oppression en prenant conscience de leur force et en retrouvant (a bon compte et à mauvais escient) leur fierté.

foule nazi

La grande messe du mondial fait agir exactement les mêmes ressorts. Les techniques nazis de gouvernement ? Un ballon d’essai (pardon pour le jeu de mots) un peu voyant, pour une technique de domination (de soumission active) aujourd’hui parfaitement rodée (et donc invisible). Le populisme est de retour, la xénophobie et le bouc-émissaire, aussi, la technologie (militaire principalement) et l’argent règnent. Le spectacle est la glue qui tient toute cette merde ensemble. Différence ? La différence c’est que c’est tout le sud qui risque d’y passer, aujourd’hui, dans les chambres à gaz (et tout le nord à la lobotomie). Combien de morts déjà, entre les génocides, les guerres, les maladies (souvent non soignées, en Afrique, du fait des labos pharmaceutiques), les sécheresses dues au changement climatique, les migrations, sans même compter les cancers dus aux pesticides, etc. ? Des millions ! Et ça ne peut que continuer, puisque nous sommes trop ! Que nous sommes inutiles ! (On y reviendra.)

 

1 commentaire

  1. Hey Rémi, je viens de lire ton dernier texte, écriture très belle et fluide je trouve, mais il me semble que tu ne veux pas penser que les gens sont au courant de ce que globalement tu critiques, savent pour tout ce fric etc. Pourtant, il y a quelque chose que moi aussi j’aime bien et je l’aime dans le foot ponctuellement parce qu’on ne peut que très rarement le retrouver ailleurs, mais je l’aime ailleurs aussi, bien sûr, ce sentiment éphémère et fragile : cette espèce de petite euphorie qui fait que les gens se parlent assez simplement, éclipsant les conventions sociales habituelles, cette espèce de joie, oui pour un truc con mais là n’est pas le sens du truc à mon avis… Je suis sorti avec C et E sous la pluie battante, E sur mes épaules. Il faisait chaud, et il y avait ce bordel dans la ville, un peu surréaliste, genre la camionnette de jardinage devenue char de parade, avec la remorque encore pleine de branches fraîchement élaguées dans laquelle des jeunes étaient montés et dansaient et rigolaient. Vers 20 h, la ville était vivante, tout le monde se connaissait, c’était cool, (enfin avant que tout le monde soit trop bourré mais on est rentré avant)
    je me suis souvent poser la question : Pourquoi ça marche, pourquoi les gens sortent spontanément,enfin non, c’est pas tout à fait spontanée mais personne ne te demande de sortir n’est ce pas ? C’est du folklore? Peut être . Une fois tous les 20 ans, oui . Et la seule réponse qui me vient est celle là. On en a besoin, besoin d’un peu de joie partagée, même pour des raisons futiles, avec nos contemporains. C’est un exutoire si on veut. Une façon de pas s’ignorer comme tous les jours. Et je crois que personne ne se fait d’illusion, sais que c’est juste passager. Mais c’est déjà quelque chose que de le vivre. non? Se réunir pour les violences policières et tous les trucs horribles, ça fatigue. Ce serait plus utile à la communauté mais les gens sont fatigués, pris dans leur problèmes quotidien : déjà, ils essayent de garder la tête hors de l’eau. Egoistes aussi, peut être. Divisés,? Surement.
    Bien sûr il y a des fafs dans le tas, mais je crois que pour pas mal de monde ça n’a rien à voir avec le nationalisme, pour ou contre le foot, c’est juste l’ambiance générale festive (que je ne suis pas en train d’idéaliser, nous étions aussi prudents, même en début de soirée c’était parfois un peu tendu (genre des mecs qui balancent des sortes de fusées)),
    Après pour la question du nationalisme je crois qu’il y a plein d’autres endroits où ce sentiment est construit de façon plus puissante peut être encore, car de manière plus discrète…le champ de la culture par exemple, la science etc. Mais es-tu pret a détruire ton passeport et devenir apatride ? pour voyager ça deviendrait plus compliqué n’est ce pas ?
    la bise
    A

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s