Dernière image ? —par Rémi Marie

(Ci-dessus selfie du rover de la Nasa, Curiosity, sur Mars, 2012.)

 

Au 15e siècle, l’image agit comme l’agent précipitant pour tout un ensemble de savoir ou de croyances, scientifiques, philosophiques et religieuses. Ils s’agrègent (précipitent) en une nouvelle cosmologie par laquelle l’homme usurpe la place de ses dieux. L’invention de la perspective linéaire aurait pu être un évènement secondaire. (Relégué dans les limites du champ esthétique.) Sauf qu’elle porte en elle les germes de la photographie, du cinéma. Sauf qu’elle va s’avérer une redoutable ‘machine de vision’ qui petit à petit, au fil des siècles, force la convergence de vision et représentation. Jusqu’à ce qu’on parvienne dans les dernières décennies à un accord parfait par lequel l’image de la rue (dans des applications de navigation par exemple) se confond avec la rue. Sauf que cette machine a permis l’objectivation du monde, sa maitrise et son exploitation systématique. Sauf que cette objectivation, à son tour, a été la base de lancement pour l’idéologie humaniste —et le capitalisme. (Question en débat si capitalisme et humanisme se superposent parfaitement ou bien s’il existe une ‘différence’…)

Aujourd’hui l’idéologie (l’épistémè) humaniste est épuisée, le projet moderne est en échec et le capitalisme… une locomotive sans pilote et emballée. (En effet larsen, l’argent créant de l’argent sans même travailler —à la production.) Une locomotive qui risque d’emporter tous les wagons dans un grandiose déraillage final. cite idealeL’image comme machine d’objectivation, d’exploitation mais aussi comme outil de projection (cf. ci-dessus La Cité Idéale d’Urbino, par exemple) n’est plus capable de porter aucun projet. Devenue à la fois envahissante (le nombre d’images) et stérile. La question étant de savoir si une nouvelle image (une nouvelle forme de relation au monde et aux existants) se met en place sous nos yeux en ce moment même ? (Difficile à saisir (et nommer) parce qu’encore en état embryonnaire et informe.)

Dans le livre SOFTIMAGE*, on a montré (avec Ingrid) que le paradigme photographique de l’image, celui mis en place par l’invention de la perspective, est aujourd’hui recouvert par un nouveau paradigme, algorithmique. On a montré qu’avec les programmes de navigation (comme Google Street View) l’image devient opératoire mais que réciproquement c’est nous qui sommes opérés par elle. (Dans le sens où des algorithmes cachés derrière l’écran ciblent nos données personnelles.) On a montré enfin (difficile de résumer tout un bouquin en un court paragraphe, mais c’est un bon exercice) que l’image a été au moins depuis la Renaissance la part visuel d’un programme (religieux, politique, idéologique). Qu’elle devient aujourd’hui programme elle-même —dans le double sens du terme (program et software)— avec des finalités très différentes de celles de représentation.

On peut dire un peu plus aujourd’hui, cinq ans après l’écriture du dernier chapitre du livre. Qu’il devient évident que l’un des futurs de l’image sera sans image et sans observateur humain. Qu’on assiste, dans le domaine de la vision, à une singulière convergence entre les recherches portant sur le cerveau et ceux portant sur la robotique. Que dans les deux cas l’image explose en un ensemble hétéroclite de données. Côté cerveau on délimite les aires corticales spécialisées dans le mouvement, dans la couleur, dans la vision périphérique, dans la reconnaissance de formes, voire de faces, etc. Coté robotique, différents types de capteurs sont utilisés pour recueillir les données qui doivent permettre in fine une décision autonome. Finalement et dans les deux modèles, la question de savoir si l’ensemble des données recueillies s’agrège quelque part (dans le cortex cervical, dans une phase de calcul de l’ordinateur central) — s’il existe quelque chose qu’on pourrait encore nommer ‘image’— peut sembler aujourd’hui pur débat métaphysique. (Alors qu’on semble s’orienter vers une pragmatique du monde qui se désintéresse absolument d’ontologies.) Ces deux lignes de recherche dessinent (désignent) un futur où les Intelligences Artificielles deviennent autonomes et l’humain facultatif.

Dans une série de textes plus récents (qu’on peut lire online)** on fait l’hypothèse qu’on est sorti du ‘régime de visibilité’ de l’ère moderne, et des mécanismes du pouvoir basés sur l’image et le visible (comme dans la Cité Idéale) pour entrer dans une ère de l’obfuscation. Que l’image ne sert plus que d’écran pour dissimuler le pouvoir à la vue. On en prend comme symptome une série de l’artiste Trévor Paglen, Limit Telephotography, dans laquelle il photographie au téléobjectif (d’environ 20 à 50 km) des bases américaines ultra-secrètes qui n’existent ni sur la carte ni dans les budgets officiels.

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(Ici, Trevor Paglen, The Tonopah Test Range)

Le résultat ? Une image qui ne montre rien (en dehors du fait justement qu’elle ne montre rien) ouverte à tous les vents (les sens). Dans le même texte, on fait l’hypothèse que la nouvelle Città Ideale de l’ère post-moderne serait la data-city une des ces bases ultra-protégées comme le Google’s North Carolina data center, par exemple, dans la petite ville de Lenoir.

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C’est vrai qu’on peut embarquer sur le site de Google pour une visite virtuelle du building mais évidemment cette visite de nous montre rien (à part la silhouette d’un gardien et celle d’un petit robot se déplaçant entre les rangées parfaitement alignées de serveurs).

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On en est là aujourd’hui, en plein vent, en terrain découvert, au carrefour des chemins dont on ne sait trop où ils peuvent mener. Tiraillé entre peurs et désirs, on sent bien que quelque chose est en route, dont on sera les conducteurs, les passagers, ou les victimes. S’ouvre, entre autres, la possibilité d’un futur machinique qui se jouerait sans nous.

S’ouvrent aussi d’autres pistes, celle par exemple d’une image comme relation (au monde et aux autres) qui pourrait bien n’avoir pas grand chose de ‘visuel’. ‘Éco-relation’ à laquelle prennent part tous les constituants, vivants ou non (mais on n’est pas obligés de se satisfaire de la définition scientifique du vivant) de l’univers. La question de savoir si ce dont nous avons besoin c’est un nouveau mode ‘terrien’ de cohabitation, si c’est d’abord notre relation à la terre que nous devons repenser, ou si nous devons déjà penser plus large, avec cette idée par exemple de l’image martienne pour laquelle la terre n’est plus le référent absolu… cette question reste ouverte.

Dans notre état de trouble , on peut se sentir pressé d’inventer un nouveau projet d’après l’humanisme et le modernisme. Mais à l’évidence, les temps bénis de la projection sont révolus et nous ne sommes plus capables d’inventer encore une ‘cité idéale’ (autre qu’une data city, une cité de machines). Il faut peut-être accepter (comme écrit Harraway) de ‘vivre avec le trouble’ ! Nous penser après la catastrophe (et non juste avant) pourrait nous y aider. Au carrefour de développements possibles qui semblent inconciliables on devra faire appel à toute notre lucidité pour voir qu’ils existeront très vraisemblablement ensemble.

Carrefour d’abord temporel qu’on a nommé dans plusieurs textes (écrits avec Ingrid) le temps de la ‘postimage’, faisant le pari que les nouvelles directions de la pensée féministe-posthumaniste pouvait aider à en trouver les clefs (bien que le temps des —ismes soit lui aussi révolu). Disons qu’il existe des champs de convergence entre différentes tentatives de penser le présent qui mettent en scène la chute de l’homme-dieu —et dont certaines proposent de repenser notre co-présence au monde dans des termes féminins (puisque anthropocentrisme rimait hier avec androcentrisme). Nouveau matérialisme (DeLanda, Braidotti), ‘environmental humanities’ ou écophénoménologie (Abram), appellent tous la fin du suprématisme humain. Des pistes vers une éthique de l’immanence et de l’inclusivité, du soin et de la ‘parenté inter-espèces’ (Harraway).

Une nouvelle manière d’envisager l’image… c’est de la considérer comme la somme des pratiques qui constituent notre relation au monde (et sans rapport immédiat avec le visuel).

Devant nous, un terrain de fouille plutôt excitant. Le préalable à toute tentative pour imaginer (l’image après l’image) étant l’oubli de notre culture visuelle. Pas de tabula rasa (malgré tout) puisque, comme lors de tout changement de paradigme (ou d’épistémè) l’ancien et le nouveau coexistent et cohabitent. Même si dans deux espaces séparés ou superposés. Tout à parier même que c’est dans notre capacité à faire exister cette superposition, cette épaisseur, que réside un espoir de retrouver un accord avec le monde. On a pas beaucoup parlé d’art (debout) dans ce statement. (Mais je vous renvoie à mon texte  L’ART ET APRÈS publié il y a presque deux ans sur ce même blog.) Ce qui est certain c’est qu’il existe un parallèle entre le questionnement sur l’art et sur l’image. L’art comme l’un des moteurs possible de cette nouvelle imagination?

NOTES

* Hoelzl and Marie, SOFTIMAGE, Éditions Intellect, Londres, 2015 http://press.uchicago.edu/ucp/books/book/distributed/S/bo22228166.html

** Hoelzl and Marie, On the invisible https://www.fotomuseum.ch/en/explore/still-searching/articles/27022_on_the_invisible_image_and_algorithm

 

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