URGENCE BURE (2) – ce qu’on voit, ce qu’on ne voit pas —par Arnaud Passalacqua

Bure : ce qu’on voit, ce qu’on ne voit pas

Parmi les différentes façons d’appréhender les enjeux de l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, le visiteur peut se fier d’abord à son regard. De ce point de vue, Bure est un territoire en tensions entre le visible et l’invisible.

La distance entre Bure et les lieux de pouvoirs est déjà une première forme d’invisibilité : aux confins de deux départements peu médiatisés – la Meuse et la Haute-Marne –, ce petit village semble presque inaccessible à qui voyage depuis la région parisienne, comme ce fut notre cas. En arrivant au loin, ce n’est pas le clocher du village qui saute d’abord aux yeux mais les installations de l’Andra, plus massives, situées sur une légère hauteur et fortement éclairées le soir. Ce paysage rappelle celui de l’usine de La Hague, une autre forme de bout du monde technologique, surprotégé et très lumineux la nuit.

CIGEOla nuit

Le village dispose pourtant de lampadaires bleus et verts dont l’utilité première n’est pas de permettre aux piétons de cheminer la nuit, puisque personne ne semble marcher à Bure. Comme les trottoirs et autres aménagements, ils ont pour rôle d’assurer dans le village la visibilité de la manne financière portée par le projet Cigéo. Cheminer dans les quelques rues de Bure donne le sentiment d’être dans un lieu d’exposition de mobilier urbain qui confère une forme d’exceptionnalité.

Ceux que l’on ne voit pas sont les habitants. Peu nombreux, se déplaçant en voiture du fait de l’absence de tout commerce sur place, ils demeurent invisibles. Au contraire les gendarmes semblent les avoir remplacés sur l’espace public. Bien que très bien équipé, cet espace met mal à l’aise. Une tension latente règne sur le village, du fait de la visibilité constante de la gendarmerie, qui vient donner corps aux choix politiques lointains qui transforment Bure.

Si l’on sort du village, deux possibilités s’offrent : le bois Lejuc est devenu une zone interdite depuis son expulsion et peut donc figurer au titre des invisibles de Bure. Le site de l’Andra est, pour sa part, bien visible mais recèle en son sein d’autres invisibles. Ce que l’on voit de l’extérieur n’est que la partie émergée de l’iceberg. Elle est presque banale et commune à bien des sites industriels : accueil, parkings, bâtiments d’exploitation, bureaux… Un centre d’exposition, situé à distance du site principal, propose une approche du projet Cigéo, de ses enjeux jusqu’à ses expérimentations les plus concrètes, notamment la robotique envisagée pour la manipulation des colis.

le labo_bure

Mais le plus invisible est bien sûr le souterrain. Il est très facile de demander à visiter le laboratoire. Un simple formulaire à remplir, avec nom, prénom et code postal. Pas de fouille spécifique et une volonté manifeste de l’Andra de se montrer sous un jour agréable et de conforter sa crédibilité par des visites très bien conduites.

Celle que nous avons effectuée nous a permis de poser toutes les questions que nous souhaitions et d’obtenir bien des réponses. En suivant notre méthode d’enquête, nous n’avons pas souhaité opposer des arguments à ceux de l’Andra mais plutôt comprendre les acteurs de l’Andra dans leur vérité. Ce qui nous a paru bien plus fructueux pour notre travail de compréhension de la controverse que de contrecarrer les argumentaires ou de mentionner les opposants. La confirmation de cette intuition est venue lorsque quelques questions plus hostiles ont surgi, qui ont été vite closes par nos guides. Nous avons donc vu ce qu’on nous montrait et entendu ce qu’on nous disait, car tel était notre objectif. Sans que nous soyons dupes de la construction à l’œuvre derrière ces discours.

VISITE-ANDRA

Après une présentation du projet Cigéo, visant à le justifier, mais ménageant des questionnements montrant que l’Andra ne souhaite pas montrer d’elle-même un visage trop scientiste, nous avons pu déjeuner avec nos guides. Eux-mêmes employés de l’Andra, ils avaient une formation scientifique, notamment en géologie et en chimie. Le repas, pris dans ce qui est présenté comme un restaurant ouvert à tous, en dehors de l’enceinte de l’Andra, mais qui semble d’abord destiné à nourrir les employés de l’Andra et les gendarmes, est l’occasion d’un retour du décalage entre le projet qui émerge et le village qui se meurt, puisqu’on retrouve la vue sur le territoire depuis la salle de la caféteria.

LE LABO -BURE

Puis l’après-midi a été consacré à la descente dans le laboratoire. Car ce n’est pas le centre de stockage qui est visitable, puisqu’il n’existe pas encore, mais bien le laboratoire où sont testés les solutions techniques à 500 m sous terre. La descente est évidemment un moment particulier, l’ascenseur effectuant le trajet en 7 minutes environ. Les galeries que l’on visite rappellent des tunnels de métro en construction. Ce sont d’ailleurs les mêmes techniques que l’on retrouve : tunneliers, voussoirs… Différentes solutions sont expérimentées pour le percement des galeries, effectué par des agents dont on nous a assurés qu’ils sont experts dans le domaine. Peut-être pour rassurer face à l’accident mortel qui s’est produit auparavant.

ALVEOLE-CIGEO

La visite donne surtout à voir les différentes cavités qui pourraient être utilisées pour stocker les déchets et les modalités de surveillance de l’évolution de leur géométrie. Ce sont bien là les objectifs de ce laboratoire de permettre le choix d’une technique la plus appropriée.

Le discours tenu par nos guides se voulait rassurant sans être trop sûr de lui-même : si le principe même de l’enfouissement n’était pas remis en question, ils nous ont confié leurs doutes sur certains points. Plutôt mineurs et toujours dans l’idée que le laboratoire est justement là pour vérifier les hypothèses et orienter les choix vers les solutions réputées les plus efficaces.

La sécurité, qui est l’un des thèmes centraux du projet, est rendue visible par de multiples dispositifs. D’abord par les mesures prises pour la visite elle-même (gilets de sécurité, lampes, casques, appareils respiratoires individuels en cas de problème…) mais aussi par les dispositifs expérimentaux que l’ont peut voir, comme ces containers en béton jetés volontairement d’une certaine hauteur pour simuler un accident lors du déchargement d’un train de colis. Les containers, visibles dans le centre d’exposition, par leur état encore manifestement correct, viennent illustrer la fiabilité des choix.

Il ressort donc de cette visite l’image d’un projet qui, s’il doit se faire à Bure, sera conduit selon les modalités techniques les plus abouties de nos capacités techniques actuelles. Sont-elles néanmoins à la hauteur d’un tel projet ? La visite n’est pas le lieu du débat politique, ni même du débat sur le choix du site de Bure.

BURE3

Surtout cette visite reste dominée par des invisibilités. Celle des radiations, bien sûr, qui sont pour l’instant absentes de Bure, mais qui seraient appelées à se déployer dans son sous-sol. Celle du temps long également, qui est bien le talon d’Achille d’un tel projet : malgré des dispositifs expérimentaux, il est bien difficile de pouvoir simuler ce qu’est un projet appelé à s’étendre sur des dizaines de milliers d’années. Celle des échelles, ensuite, qui viennent faire porter à un petit village et à son nom un problème qui met en jeu un collectif autrement plus large. Celui que nous sommes tous en tant qu’utilisateurs (anciens ou encore actuels) d’électricité nucléaire. Enfin, la dernière forme d’invisibilité est celle justement recherchée par Cigéo : après une période d’environ un siècle d’exploitation, le site souterrain devrait être refermé puis oublié.

Pour finir, une anecdote qui n’en est peut-être pas une. En fin de visite, l’une d’entre nous a fini par demander à une troisième personne de l’Andra, qui ne s’était jamais présentée à nous mais qui nous a accompagnés toute la journée, qui elle était : un agent en charge de la sécurité qui s’est tenu à quelques mètres de distance pendant la visite et nous a surveillés malgré la présence de deux guides de l’Andra pour un groupe de 10 personnes. Il semble que notre groupe ait été le seul cette journée-là à faire l’objet d’un tel dispositif. Faut-il y voir l’effet de notre présence depuis la veille sur place ? De notre nuit passée à la Maison de la résistance ? Un dernier mystère, plus modeste, mais peut-être révélateur d’un projet qui joue de façon ambivalente sur la confiance et la transparence.

BURE

 

Arnaud Passalacqua

Maître de conférences en histoire contemporaine (Université Paris Diderot, ICT/LIED).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3 commentaires

  1. Passionant ! J’ai juste un problème avec une phrase: « Le discours tenu par nos guides se voulait rassurant sans être trop sûr de lui-même : si le principe même de l’enfouissement n’était pas remis en question, ils nous ont confié leurs doutes sur certains points.  » Confié leurs doutes? vraiment? ou bien est-ce que cela fait partie du film?

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    1. Bonsoir,

      Merci du commentaire ! Oui effectivement, il me semble difficile de trancher. Je ne pense pas toutefois que cela soit organisé de toutes pièces. Mais peut-être a-t-on plutôt ici la réaction de personnes qui, face à l’ampleur de la question et aux enjeux du projet auquel elles contribuent, se trouvent prises d’un certain vertige, dont elles prennent conscience dans la discussion avec les visiteurs extérieurs, évidemment moins formatés par le quotidien de la mise en œuvre de la solution que porte l’Andra.

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  2. C’est l’hypothèse la plus optimiste ! Pour ma part, et d’après tout ce que vous dites sur la performance technique et scientifique de l’Andra, sur le fait qu’ils maitrisent parfaitement leur sujet et peuvent battre n’importe quel ‘expert’ sur ce terrain… j’ai du mal à croire qu’ils laissent les guide improviser suivant leurs états d’âme ! 😉 Sait-on jamais ? En effet, ils restent des personnes ! (Je pense d’ailleurs que c’est une question clef… quelle est la place des personnes et des doutes, des émotions dans un environnement algorithmique?)

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