ON Y EST, ON Y RESTE, 2 jours à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, pendant la tentative d’expulsion

Je ne connais pas bien la ZAD, mais j’y suis déjà passé, ai fréquenté quelques énergumènes et collectifs qui s’y rapportent et je me sens très proche de son énergie et ses vibrations. Je n’y étais allé qu’une journée, avant de partir pour un voyage déjanté et révolté. Quand j’ai appris qu’elle était en danger, j’ai voulu voir comment elle se défendait. Je ne suis pas un habitué de ce genre de situations, je n’avais jamais connu la joie de me faire gazer, et je ne savais pas trop comment être utile, mais je voulais y porter mon petit courant d’air pour attiser l’incendie ou souffler un peu d’air frais sur ses plaies à vif. Je suis resté seulement 2 jours, et j’ai conscience que c’est très peu pour comprendre pleinement. Mais vu l’écart entre ce que j’ai pu entendre dans les médias et la réalité, j’ai trouvé très important de raconter un peu pourquoi, comment, ce que j’ai vu, ce qui s’est passé, ce que j’ai compris, ce qui se défend là-bas de manière si totale et acharnée.

 

ZAD partout

La ZAD, elle a beaucoup de défauts bien sûr, et elle en aura toujours. Des excès, il y en a. Mais je l’aime, farfelue, bordélique, créative, impromptue, insoumise, en un mot, vivante.

A la ZAD, on peut faire un feu où l’on veut, me dit Y. Je n’y avais jamais pensé, mais c’est très symbolique. Nos campagnes sont mortes et sans feu. On croit les gens trop cons pour faire du feu. Si tu as froid dans l’espace « public » et que tu allumes quelques brindilles pour te réchauffer, un abruti en uniforme viendra probablement chercher une raison de t’en empêcher. Le feu c’est beau, le feu c’est la vie, c’est entre autres ce qui fait de nous des humains. On devrait pouvoir allumer des foyers partout, mort aux couvre-feu !

A la ZAD, une fois par semaine il y a un non-marché où tout est à prix libre. Il y a des lieux d’accueil, des dortoirs, des sleepings, des free shops, des dizaines de cabanes vides ou à retaper, tu peux planter ta tente librement, on ne va pas te chasser, et surtout pas pour d’obscures raisons de papiers ou de nationalité. Personne ne crève de faim, il y a à manger, à boire et où dormir pour tout le monde. Peut-on en dire autant du reste du territoire où règne l´’état de droit ?

A la ZAD, tout le monde chante ou joue de la musique, même ceux qui chantent faux. Personne ne viendra leur dire qu’ils gâchent la chanson, bien au contraire, ils l’enrichissent de leurs voix dissonantes.

A la ZAD, on peut s’asseoir à une table d’inconnus et entamer la discussion comme si on les connaissait déjà. En arrivant sur place, on croit qu’il y a des règles, des codes, mais en fait il n’y en a pas et c’est ça qui est déroutant. On a juste à être soi-même. Ton métier n’a pas grande importance, ni ton nom. Ce qui importe, c’est toi, moi, nous, maintenant, ici.

A la ZAD, tu es libre d’être qui tu es et de de faire ce que tu veux, et tu es pleinement responsable de toi-même. Entendu à l’AG: « on va quand même pas interdire aux gens de faire ce qu’ils veulent ! »

La ZAD, ce n’est pas encore partout, loin de là, mais ça devrait surtout être dans nos têtes. Et c’est plus facile de retrouver cet état de liberté intérieure, quand il est en accord avec l’extérieur. Quand on sait qu’on n’est pas le seul à penser comme ça, qu’on est pas fou. C’est pour ça qu’il faut le défendre ce petit bout de bocage, ce petit bout de liberté, quand on essaie de le faire rentrer dans des cases.

 

Violence ?

« Veuillez évacuer les lieux, dernière sommation avant usage de la force !», braille un mégaphone à la voix métallique. « Ta gueule ! » répondent des centaines de voix, suivies de hurlements de loups. « Cessez de lancer des projectiles, ou nous allons utiliser des grenades ! » répond la voix de robot. On entend des explosions et des cris au loin. Pas envie d’y aller tout de suite. On se dirige vers la cantine déposer nos dons en nourriture et fournitures médicales, puis on retourne se poser au campement et discuter avec nos voisins. Contrairement à la dernière fois où l’on était en temps de paix, je trouve une ambiance tendue, plein de gens masqués et tout en noir, dans les chemins on semble sur le qui-vive et fatigué. Certains préparent des bombes de boue, d’autres tentent de comprendre les mouvements de gendarmes en écoutant radio Klaxon, d’autres encore préparent à manger pour tout le monde, pendant que les plus crevés font un somme et que quelques fêtards boivent l’apéro. La nuit, le calme revient. Avec mes camarades de guet, sur une barricade, on refait le monde sans le capitalisme, on parle agriculture, économie, géopolitique, stratégies de défense, on joue à la mourre, on se fait des paranos en entendant des bruits dans les bois puis on va se coucher vers 4h du mat’ quand arrive le relais.

Vers 5h et demie, l’hélicoptère survole la zone – il dispose d’un sacré zoom, et prend tout et tout le monde en photo, d’où le nombre de visage masqués et les habits noirs – suivi par des explosions proches. Depuis mon matelas, la tête dans le pâté, je vois tout à coup de grandes flammes s’élever par dessus la haie du bocage : les guetteurs ont cramé la barricade sur laquelle on guettait la veille, les gendarmes arrivent. Je vais jeter un œil ; derrière le rempart de tôle c’est un brouillard de lacrymos et des explosions terrifiantes en série – les fameuses grenades assourdissantes et de désencerclement. Effrayé, les yeux explosés et la gorge en feu, je reste sur place sans trop savoir comment être utile. Une inconnue me tire de là et me lave les yeux au sérum phy. Pas plus stressés que ça, des barricadistes avec leurs boucliers et masques à gaz foncent bloquer les flics le temps que les défenses se réorganisent à l’arrière.

Commence alors une danse étrange entre les deux camps. Les flics avancent derrière un rideau de gaz en tirant sur nous des flash-ball et leurs grenades flippantes, on recule en courant puis on avance en attachant des ficelles entre les arbres pour obstruer le passage, les plus chauds lancent des bocaux plein de caca bien liquide ou de peinture, les rares caillasses qu’ils trouvent dans le bocage, et renvoient les palets lacrymogènes. Certains ont des bâtons, des casques et des boucliers, mais très peu. Ce petit jeu dure des heures, jusqu’à ce que les gendarmes reculent enfin, vers 13h, et leur véhicule blindé aussi, après s’être planté comme une bouse dans un fossé sous l’hilarité générale.

Je n’ai pas tout compris de ce qui s’est passé ce matin-là, mes souvenirs restent assez flous. Il y a eu plusieurs attaques en parallèle, on a essayé d’aller se promener et on s’est retrouvé dans des ambiances très différentes. Plein de gens courent dans tous les sens dans un nuage de lacrymo, et une grenade de désencerclement explose en soulevant l’humus sur trois mètres de diamètre juste derrière moi (on n’avait pourtant rien fait à part être là !). Une haie plus loin, les oiseaux chantent au petit matin dans une parcelle de bocage tranquille. Après avoir traversé un champ boueux, on tombe sur une bande de gendarmes qui bloquent la route. Puis une jolie maison dont les habitants prennent leur petit déjeuner avec flegme. Retour au champ de bataille où l’on s’entraide pour déplacer un gigantesque tronc d’arbre mort de plusieurs tonnes sur la route et élever une barricade de trois mètres de haut en moins d’une demi-heure.

Ce que j’ai vu, c’est des gens qui tenaient leur terrain comme ils pouvaient face à une machine sans visage. Certains étaient en première ligne et se battaient, la plupart étaient là pour faire nombre, brouiller les pistes, bloquer le passage. Je suis heureux de ne pas avoir été ce matin-là dans le camp des robots qui appliquent les ordres et sont esclaves de leurs machines, mais dans le camp de l’imagination, celui des animaux, ceux qui ont pour alliés le feu, l’eau, le vent et les arbres.

 

Dynamique de la ruine

Après une grosse sieste et en cette après-midi printanière, on décide d’aller reconstruire pour se remonter le moral après toute cette destruction stérile. Pas besoin d’aller très loin, après 20 petites minutes de marche on tombe sur un groupe en train de retaper une structure détruite. Une amie de Bordeaux perdue de vue depuis longtemps me reconnaît, on n’est pas étonnés de se retrouver là. Elle joue avec la batucada, habillée tout en rose, qui donne le rythme aux coups de marteau du chantier en cours. Peu d’outils, on se débrouille, on enlève les clous des planches avec des pierres, on partage les paire de gants – et les ampoules – et très vite une sorte de cabane informe mais charmante surplombée d’un petit lustre kitsch apparaît, aux étagères immédiatement garnies d’une bibliothèque à l’usage de tous. Comme un pied de nez aux pelles mécaniques, comme une fougère qui repousse après un incendie, ce tas de ferrailles déprimant à pleurer redevient lieu de pique-nique. Le chantier de récupération de matériaux s’intensifie, des gens qui passent sur la route viennent aider 30 secondes, 10 minutes ou 2 heures.

Le soleil finit par tomber, quelqu’un s’amène avec un cubi de rouge et on prend l’apéro, à la fois fatigués et revigorés par l’ouvrage. L’hélico en stationnaire passe prendre notre œuvre et surtout nos visages en photo, mais personne n’a le cœur à mettre sa capuche ou son foulard comme on le fait d’habitude, comme si on était tous fiers de notre action. Un type arrivé de l’AG vient nous annoncer qu’ils ont décidé de reconstruire ici et dès le lendemain une sorte de halle couverte avec une vraie charpente qui est déjà en cours de fabrication à la scierie de la ZAD (oui, il y a une scierie sur la ZAD). Il nous demande si c’est OK et nous félicite pour ce qu’on a fait. Après discussion, tout le monde semble heureux de la décision même si le fruit de notre après-midi sera sûrement avalé et remâché par l’équipe du lendemain.

A la ZAD tout est flux, j’en ai l’intuition en voyant une porte de cabane devenir un bouclier portatif, puis une barricade et enfin des cendres en moins d’une heure. Les barres de fer que l’on a récupéré sur le chantier nous servent de marteau et de pied-de-biche, puis elles deviendront une serre, des tuteurs à tomate, une œuvre d’art, une matraque, qui sait ? On fait feu de tout bois, on ne voit plus la matière comme composée d’objets fixes à l’usage prédéfini mais comme quelque chose de mouvant et de fluide. Des ruines renaissent en permanence des choses nouvelles qui s’écroulent rapidement – en particulier en ces temps troublés, et d’un tas de gravats fumants repoussent les structures les plus étonnantes en un rien de temps. L’essai-erreur fonctionne à plein régime, le moins durable s’écroule et laisse éclore le solide, l’heureux hasard, la forme qui restera un peu plus longtemps, l’émergence dans le chaos. Les humains rendent les choses vivantes, les animent, les enchantent. J’appellerais bien ces choses des œuvres d’art si tout n’était pas en réalité de l’art en mouvement permanent.

 

Nous sommes la seule partie saine d’une société malade

Le lendemain, le classique « Veuillez évacuer les lieux, dernière sommation avant usage de la force ! » résonne au loin. Aucune explosion, pas de fumée, on croit que ce sont des camarades qui déconnent. Puis c’est la panique. Un type débarque « ils sont au carrefour ! On a pas eu le temps de résister, on les laisse rentrer.» On doit décoller aujourd’hui, alors on prend fissa les chemins de traverse dans le bocage. On se retrouve sur la route derrière les flics et le blindé, les mains en l’air, et on se barre vite fait. Un peu plus bas on retrouve une petite dizaine de copains qui faisaient le guet, ils sont coupés des autres : on leur recommande de laisser tomber et de filer à travers champs. On continue à descendre la route et on voit enfin le fameux blindé en action derrière nous. C’est tout simplement un tank ; il déblaie une énorme barricade comme un vulgaire tas de paille. On se fait doubler par les plusieurs dizaines de camions et les deux blindés qui rentrent aussi au village. A travers les vitres, on croise les regards des gendarmes ; certains sont des gamins, d’autres semblent proches de la retraite, certains sont compatissants, d’autres sont durs.

Arrivés au parking, on se fait contrôler par des officiers plus gradés qui ont l’air de s’emmerder, on en profite pour discuter. Je me rends compte du fossé, de la distance galactique qu’il y a entre nos façons de penser. Outre les clichés des RMIstes-qui-profitent-de-nos-  la matière et l’énergie autour de nous, cela n’est apparemment pas compatible avec la norme, l’état de droit ou la loi. Je n’ai su ni argumenter contre eux ni entendre leur message, peut-être parce que nos positions respectives venaient plus des tripes ou du coeur que de la tête ?

Nous repartons vers nos provinces, le corps fatigué, le cœur encore enflammé, convaincus que la ZAD ne lâchera jamais, jamais, car elle sait se défendre, car elle est acharnée, car elle est bien plus qu’un bout de terrain, car même transformée en champ de boue il y repousserait immédiatement des dizaines de cabanes, parce qu’il reste de vrais humains au cœur vivant, parce qu’il y a de la vie dans les failles de leur système, parce qu’elle est l’espoir et l’avenir.

Je vous embrasse, et quelles que soient vos convictions et vos vies je vous supplie de rester libres et de ne rien lâcher.

B

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