De la magie, troisième! du Monte Verità à Notre Dame des Landes en passant par l’orient de Hermann Hesse —par Rémi Marie

 

Sautons gaiement 25 siècles. On pourra toujours revenir en arrière si le besoin presse. Revenir sur le néo-platonisme et le néo-pythagorisme à Alexandrie. Sur la gnose, la kabbale, l’alchimie, la sorcellerie et les occultismes. On verra. On verra ça. D’un autre côté on va pas être besogneux. On aime les raccourcis ! Chemins magiques. Comment je suis tombé sur le Monte Verità ? Je ne sais plus. Peu importe. Ça fait un moment que j’avais envie de creuser un peu cette colline de la vérité. J’y suis ! Et bien creusons !

Certains l’appellent une utopie réalisée’. D’autres, une commune. Lieu magique,rement, près d’Ascona, en Suisse, à la presque frontière de l’Italie. S’y sont retrouvés toutes sortes d’oiseaux migratoires. Du début du siècle à la fin de la première guerre. Artistes, danseurs, écrivains, éditeurs, révolutionnaires, anarchistes, écologistes, naturistes et… occultistes. On dit que s’y inventèrent (entre autres) le mouvement Dada berlinois, le Bauhaus ou l’expressionnisme. Et une bonne part de l’œuvre de Hermann Hesse. On en parle.

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La colline de Monescia, en 1900

Mais d’abord, un petit panoramique. Avant même l’invention de Monte Verità, de drôles de cocos traînent par là. Cocos, à prendre dans tous les sens du terme. Après l’échec de la première Commune de Lyon, en 1870, Bakounine s’installe à Locarno, puis, à Lugano. En 1871 Nietszche achève à Ascona «La naissance de la tragédie». Au large d’Ascona, sur le lac, il y a les îles Brissago. En 85 un caboteur y dépose la ‘Dame du lac’. Antoinette de Saint-Léger, femme mystérieuse, peut-être russe, épouse d’un baron Irlandais au nom à rallonge. Ils transforment à grands frais les îles (achat du baron) en une riviera pour artistes et intellos. Plein de beau monde y accoste (dont James Joyce, Rainer Maria Rilke, etc.) En 89, sur la colline (elle s’appelle encore la colline de Monescia) Franz Hartmann, théosophe, et son pote Alfredo Pioda installent leur Fraternitas. Quésako ? Un couvent laïc (sic) ouvert à tous «sans distinction de race, credo, sexe, caste ou couleur». Hartmann est théosophe, géomancien, astrologue, biographe de Jakob Böhme et Paracelse, traducteur de la Bhagavad Gita, fondateur de la Société Théosophique pour l’Allemagne, et un des fondateurs de l’Ordo Templi Orientis, avec Carl Kellner et Théodor Reuss (fin de citation, ouf!).

[Parenthèse. Paracelse… il faudrait un post rien que pour lui. Certains disent qu’il est à l’origine de la médecine moderne. D’autre qu’il est un mystique, un savant vagabond. Un type fascinant. Jakob Böhme (1575-1624) est… un théosophe. Ah aaaah ? Yes ! Mais voila il est un théosophe d’avant la Société de Théosophie. Descendant de l’école néo-platonicienne d’Alexandrie. Un philalèthe. Un amoureux de la vérité. Un illuminé. Un drôle de paroissien. (Très mince fil qui relie cet essai aux précédents… à la Grèce.)]

La colline est rachetée en 1901 par Henri Oedenkoven. Son papa anversois est plein aux as. Le cul cousu de diamants. Lui et sa compagne, la pianiste Ida Hofmann, la féministe Ida Hofmann, débarquent (ou plutôt grimpent la colline) avec une joyeuse bande. Qui fuient les grandes villes. Rêvent d’une autre vie. C’est elle, Ida, qui baptise la colline. Monte Verità ! En avant ! Faut dire que le Tessin c’est… tout au sud du nord. Un pays de rêve, forêts, lacs, climat doux. Avec eux il y a les frères Gustav et Karl Gräser, de Transylvanie.

4 MONTE GUSTO CHRISTGusto-Christ au temps de Monte Verità

[Ici, seconde parenthèse. Gustav Arthur Gräser, dit Gusto la mérite. Tout jeune il a vécu dans la commune de Karl Wilhelm Diefenbach, près de Vienne. Artiste, pacifiste, naturiste, Diefenbach prône la vie en harmonie avec la nature, la nourriture végétarienne, le rejet de toute religion et de la monogamie. Gusto, dégoutté par l’autoritarisme de Diefenbach, s’enfuit en 1898, un an avant la fin de la commune. Avec son frère, il va participer à la fondation de Monte Verità, en 1901. Qu’il quittera en 1911 pour la banlieue de Berlin où il poursuit sa forme d‘activisme philosophique.

4 - GRASER BERLIN

Gusto-Gargantua, à Berlin

Activisme qui va être très vite considéré comme politique… par les politiques. Expulsé de Berlin, il retourne en Autriche où ça se gâte franchement. En 1915 il est condamné à mort comme objecteur de conscience. Finalement déclaré dingue il est interné. Relâché, il reprend sans désemparer sa campagne anti-guerre. En 1919 il entreprend une ‘croisade de l’amour’ avec un autre type à peu près aussi fêlé que lui (dans le sens plutôt positif), Friedrich Muck-Lamberty. [Sur Muck-Lamberty on trouve : en mai 1920, sous la direction de Muck-Lamberty, un groupe de jeunes de la ville de Hartenstein entreprend une expédition à travers la Franconie et la Thuringe. Premier objectif, le rassemblement de Pentecôte des oiseaux migrateurs en Haute-Franconie. Là, Muck appelle à la fondation du Neuen Schar, le Groupe Nouveau. Puis ils poursuivent le voyage vers Cobourg, Sonneberg, Saalfeld, Rudolstadt, Iéna, Weimar, Erfurt et Gotha en passant par Eisenach et Wartburg. Selon Muck le but de l’expédition est de rassembler la communauté des jeunes contre tout ce qui est commun (sic) et contre l’exploitation ».] Ce qui m’intéresse tout spécialement c’est qu’on dit que cette ‘croisade de l’amour’ est le sujet du livre de Hesse, Le voyage en orient. Je ne crois pas. (Mais on va voir ça de plus près.) Après la croisade, Gusto continue ses conférences anti-guerre. Il s’installe dans la commune de Grunhurst (peut-être à Berlin, mais je ne trouve aucune info). En 33, à l’arrivée au pouvoir du parti NAZI, la commune va être détruite et beaucoup de ses habitants (dont des membres de sa famille) sont tués ou déportés. Gusto se réfugie dans le grenier d’un ami poète à Munich. Il ne sort pas et écrit ses pièces les plus reconnues (sic) comme Siebenmah et Wunderbar. (Sur lesquelles je ne trouve aucune info non plus !). Il passe à Munich les dernières années de sa vie, Diogène moderne, à ceci près (ou en ceci) qu’il fréquente la bibliothèque… et écrit.]

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Gusto-Diogène, à Munich après la seconde guerre

Pour le moment on est à Monte Verità. Raconté par Harald Szeeman qui s’est plongé dans les archives pendant 6 ans. (Qui aurait même séjourné sur la colline?)

Les ‘montagnards de la vérité’ s’inspirent de la Lebensreform (la réforme de la vie), dont Diefenbach est l’un des prophètes. Un autre est Adolf Just, et son Retour à la nature, 1895, en allemand, Kehrt zur Natur zurück! Die wahre naturgemäße Heil- und Lebensweise. Wasser, Licht, Luft, Erde, Früchte und wirkliches Christentum. Le retour à la nature. La vraie/véritable manière de vivre et de guérir. L’eau, la lumière, l’air, la terre, les fruits et le véritable christianisme. (C’est à dire ? Suivre l’exemple du Christ?)

Première réforme l’habillement. Naturisme ou vêtements amples et simples, des sortes de toges. Seconde réforme, la nourriture, végétarienne. Et puis l’habitation, spartiate, lumineuse. Le corps, exercice physique, bains et danse, nus.

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Laban et ses danseurs(ses) à Monte Verità

L’organisation sociale, coopérative. Et puis l’émancipation (sic) des femmes. L’unité. Le refus de la séparation. Szeeman parle d’une ‘communauté chrétienne-communiste’. Dans cet ordre. Une communauté communiste ?

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Une communauté communiste ?

Toujours Szeeman : Il y a sur la colline une intensité (sic). Cette intensité… et bien elle rayonne en europe, et au-delà. Elle attire des nouveaux ‘croyants’, des nouveaux fervents. Monte Verità prend le statut de sanatorium. Fréquenté par une drôle de faune. On les appelle (rétrospectivement, forcément) les premiers hippies. Ils sont théosophes (de la société de théosophie cette fois), anarchistes, communistes, artistes, psychanalystes, écrivains, etc. Parmi eux, Raphael Friedeberg (physicien socialiste qui devient anarchiste). Pierre Kropotkine (prince, anarchiste, proche de Bakounine). Erich Mühsam (écrivain anarchiste). Otto Gross (psychanalyste proche de Mühsam). August Bebel (artisan allemand, qui deviendra homme politique socialiste et féministe). Même peut-être (sic) Lénine et Trotzky. Parmi eux, Hermann Hesse, Franziska Gräfin zu Reventlow (la comtesse bohémienne de Schwabbing, Munich), Else Lasker-Schüler (poétesse et dessinatrice). Parmi eux, D.H Lawrence, Rudolf von Laban (chorégraphe et inventeur de la notation – plus tard, il travaillera pour Goebbels, jusqu’en 1937), Mary Wigman (élève de Laban et plus tard chorégraphe). Parmi eux, Isadora Duncan, Hugo Ball (fondateur de Dada à Zurich), Hans Arp, Hans Richter (peintre dadaïste), Arthur Segal (lui aussi dadaïste), El Lissitzky, etc. (Et dans sa liste Szeeman oublie les représentants de la théosophie et autres occultistes.)

Szeeman écrit (en 1985) que, bien que transformé en hôtel et parc, le mont préserve son pouvoir magique d’attraction (je souligne). Liées aux anomalies magnétiques avérées (sic) du lieu et au micro-climat. Mais aussi à la mémoire du lieu. (Szeeman parle des tentatives de combler la brèche entre le ‘Je’ et le Nous’.) Sans compter toutes les tentatives architecturales. De la simple hutte aux préfigurations du Bauhaus.

Pour ceux qui veulent en savoir plus, ici la description de Szeeman

En lisant Szeeman je tombe sur Hermann Hesse. On raconte l’histoire comme ça : En 1906, en vacances dans un village voisin avec sa première femme photographe d’art et musicienne enceinte de leur deuxième enfant Hesse voit passer des Naturmenschen (hommes naturels ? naturistes ? hommes nus?) qu’il suit jusqu’au Monte Verità. L’un de ces hommes naturels est Gusto Gräser.

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Hermann Hesse à Monte Verità, vers 1906

Hesse je l’ai lu très jeune, légèrement trouble. Je ne suis pas le seul à lire (avoir lu) Hermann Hesse trouble. Plutôt pris dans la masse, dans la ‘ligue trouble des lecteurs de Hesse vers l’orient’. Mais les lecteurs troubles sont les moins pires. Les pires ce sont les lecteurs sérieux. Thomas Mann à Hesse, vers 1943 (à propos des Perles de verre) : « les gens n’oseront pas rire, et tu seras secrètement ennuyé de leur respect d’un sérieux mortel ». C’est vrai que Hesse est très dans la ‘spiritualité’ (on va essayer d’affûter le terme). Et ses lecteurs le prennent (se prennent) très au sérieux. Cette spiritualité le porte au désespoir (et réciproquement). Esprit dissocié du corps, de la matière des choses. (Dissociation au centre du Loup des steppes.) Pur esprit, qui cherche une issue vers le haut. Un royaume de l’esprit. Introuvable (pas faute d’avoir essayé), l’issue vers le haut.

[Parenthèse again. Là je veux faire un point. Make a point ! L’issue est introuvable… parce que l’issue est ICI. Et que ce n’est PAS une issue. Non ? Non ? Ça pourrait être la différence entre spiritualité et magie. Spiritualité : Est-ce la matière qui tend vers l’esprit ? Est-ce l’esprit qui tend vers la matière ? Magie : l’esprit-matière, la matière-esprit. Animisme ? ]

Hesse, le maniaco-dépressif… est lucide. Sa spiritualité l’est parfois presque trop… spirituelle. Elle est aussi, parfois, spirituelle. Même si on ne s’en aperçoit pas toujours. Elle est parfois comique ! Piquée d’humour. Il l’indique clairement, d’ailleurs. Dans le Loup des steppes. Trop sérieusement ? Oui, c’est là que ça coince. Il parle trop sérieusement d’humour, Hermann !

« Seul l’humour, trouvaille splendide des êtres entravés dans leur destination de grandeur, des presque-tragiques, des malheureux trop bien doués, seul l’humour (création la plus singulière et peut-être la plus géniale de l’humanité) réalise cette chose impossible, juxtapose et unit toutes les sphères humaines sous les radiations de ses prismes. Vivre au monde comme si ce n’était pas le monde, estimer la loi et rester pourtant au-dessus d’elle, posséder « comme si l’on ne possédait pas », renoncer comme si on ne renonçait pas, toutes ces exigences courantes et si souvent formulées de la science de vivre, seul l’humour est en état de les réaliser. » (Le Loup des steppes, traduction de Alexandra Cade)

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Die Morgenlandfahrt, le voyage en orient, édition originale, 1932

On va voir. Prenons ce livre étrange (tous le sont), Le Voyage en orient (Titre original Die Morgenlandfahrt). H.H. (narrateur) est engagé dans un combat à mort avec la tâche qu’il s’est fixée, écrire. Il veut tenter « une description courte de ce voyage fabuleux ». Le voyage en orient, donc. Moi j’y crois pas que le « sujet du voyage » soit la croisade de l’amour, de Gusto et Muck. Beaucoup plus ésotérique que ça. Il semble évident que le Voyage (en particulier le ‘festival de Bremgarten’) se réfère au Monte Verità. Un voyage immobile, donc. Ça se passe dans l’immédiat après-guerre. H.H. est tout jeune. (Coté bio, Hesse fréquente Monte Verita depuis 1906, il avait 29 ans.) À la date d’achèvement du livre on est en 1931. Le narrateur peut avoir entre 31 et 40 ans. Hesse par contre en a 54.

L‘impossibilité de la tâche (la description courte) est exposée dans les premières lignes. Pour une raison (non précisée) le narrateur a tout perdu. Il n’est « plus en possession des témoignages, mémentos, journaux, documents relatifs au voyage ». Les souvenirs se sont effacés pendant « les années de malchance, de maladie et de profonde affliction ». Qui séparent le narrateur de sa narration. Hesse de Monte Verità. Surtout, H.H. est lié au secret par un vœu à la ‘Ligue’, le groupe occulte initiateur du ‘voyage’. Quelle ligue ?

Un court extrait du début du texte (traduit par mes soins) :

À mon grand plaisir, immédiatement après notre admission au sein de la ligue, il nous fut donné, à nous, les novices, une idée des perspectives du projet. Par exemple, à travers les indications des officiels de m’attacher à l’un des groupes de dix en route à travers le pays pour rejoindre l’expédition de la Ligue, un des secrets de la Ligue devint parfaitement clair pour moi. Je réalisais que je joignais un pèlerinage vers l’est, qui pouvait paraître unique et bien défini, mais en réalité, dans son sens le plus large, cette expédition vers l’est n’était pas seulement mienne et d’aujourd’hui; cette procession de croyants et disciples avait toujours de manière incessante été sur le chemin de l’est, sur la route de la Lumière. À travers les siècles elle avait été sur la route, et chaque membre, chaque groupe de notre grand pélerinage n’était qu’une vague dans le courant éternel des humains, dans la lutte perpétuelle de l’esprit humain vers l’est, vers sa demeure (le texte anglais donne ‘towards Home’). Cette idée me traversa comme un rayon de lumière et me rappella immédiatement une phrase que j’avais appris pendant mes années d’initiation, qui m’avait toujours immensément plu sans que j’en comprenne toute la portée. C’était une phrase du poète Novalis, « Où allons nous réellement? Toujours chez nous (et ici encore le texte anglais donne ‘always home’). »

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Armide et Renaud (endormi), par Nicolas Poussin

Pour ces raisons, la relation du voyage se résume à peu de choses. Die Morgenlandfahrt, le voyage en orient ne dépasse jamais les frontières de la Suisse ! L’épisode le plus fouillé se déroule dans un château. Schloss Bremgarten, près de Bern. Où se retrouvent les différents groupes de l’expédition. la magicienne Armide (personnage de la Jérusalem délivrée de Le Tasse) chante près de la fontaine, le ligueur Louis le terrible discute en espagnol avec le Chat Botté. don Quichotte prend le premier tour de garde nocturne sous le chataigner. quelques sirènes fraîchement sorties de l’Aare scintillent de toutes leurs écailles entre les rochers. le ligueur Pablo, couvert de roses, régale les filles de sa flûte en roseau (sic), etc. Fête inoubliable !

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Schloss Bremgarten en 1669 (le voyage en orient est aussi voyage dans le temps)

Donc, la Ligue. Très vite après le point d’orgue de Bremgarten, c’est la cata. Le groupe se débande dans les gorges de Morbio Inferiore (au passage vers l’Italie). Cette débandade fait suite à la disparition de Léo, un ‘servant’ de l’expédition au charme fascinant. Magnétique ? Allez, magnétique ! Le récit dérape et bascule dans les gorges. La ‘description courte’ reste bloquée dans la gorge. À partir de ce point on est dans le combat avec les mots.

Mais si on cherche une continuité, si on le prend comme une histoire, ça donne à peu près ça. Après des années d’échecs et de doutes, H.H. retrouve Léo. Pas bien loin. Dans la ville même. Une ville. L’autre semble ne pas le reconnaîtreFou de frustration H.H. rentre chez lui, énervé. Il se jette sur sa plume d’oie (c’est son job après tout) et il torche une longue bafouille, à Léo. ‘Prières, remords et supplications’. Dans la foulée, il la poste et s’endort épuisé. À son réveil, (la poste est réglée comme une pendule suisse, ou bien alors il a dormi une semaine) Léo est là. Assis sur le bras de son fauteuil. Messager des ‘officiels de la Ligue’. (Qui ont lu la bafouille eux aussi semble-t-il.) Il vient chercher H.H. pour ‘comparaître devant le haut trône’. Ah bon ? Il existe encore une Ligue ? Dis le bon H.H. mesmérisé. Elle ne s’est donc pas perdue dans les gorges ? H.H. suit le gentil Léo à travers la ville. Par de nombreux tours et détours. À la fin…. ils parviennent devant un grand bâtiment silencieux.

Léo guide H.H. à travers ‘passages, escaliers et antichambres’. Ils aperçoivent un artiste à l’œuvre dans son atelier. C’est Klingsor ! Héros d’un autre livre de Hermann Hesse, un autre H.H. en fait, un autre double. (Mais aussi magicien et duc dans le poème médiéval allemand Parsifal.) Ils grimpent jusqu’au dernier étage. Dans l’immense espace mansardé, chacun s’affaire. À quoi ? Mystère. On est dans une immense archive. Ou un poste de commandement ? H.H. se demande si le monde entier, ciel y-compris, est ‘gouverné ici’ ? Ou au moins enregistré ? (Brève incursion chez Kafka.) Léo et H.H. sont là, immobiles. Autour d’eux, activité de ruche. Puis gentil Léo se met a chanter. Il chante un air bien connu (du narrateur).

Acte magique. À ce signal tous se retirent. Le « hall s’étend dans une pénombre éloignée » (je ne sais pas trop comment traduire). Des cohortes d’« officiels » (comment on les reconnaît je sais pas, mais on les reconnaît) semblent suinter, s’insinuer à travers murs. Bref ils débarquent de partout. Ils s’assoient bien sagement. L’un après l’autre. (Sur des rangées de bancs tombés du ciel.) Les bancs… s’élèvent au centre et culminent en un trône. Vide. Léo abandonne H.H. et disparaît. Lequel H.H. reconnaît diverses personnes parmi les « officiels ». (Officiels, un terme qui revient 24 fois dans le livre, mais pour dire quoi ? Pour désigner qui ? Pourquoi nommer officiels les membres d’un groupe secret ?) Donc il reconnaît… Albert le Grand (le philosophe, théologien, naturaliste, chimiste… et maître de Thomas d’Aquin), Klingsor, Vasudeva (passeur du livre Siddhartha)… et d’autres (sic).

4 ALBERT LE GRAND

Albertus Magnus, fresque de Tommaso da Modena (1332)

Hesse situe clairement la scène dans un monde fabuleux, un monde Hessien. Dans ce monde l‘orateur (sic) prend la parole. Il annonce qu’ils sont réunis pour juger d’un cas d’auto-accusation par un frère de la Ligue. La chose se précise et H.H. comprend que… c’est lui qui a abandonné la Ligue dans les fameuses gorges. Lui qui a renié ses promesses, perdu sa bague. Lui qui, en plus, à la prétention de relater le fameux voyage. Qu’il a déserté à la première difficulté. Lui qui a la prétention d‘écrire sur la Ligue, dont il ne sait rien. Bref… il se sent pas très bien. Au passage il retrouve servant Léo assis sur le trône. Il comprend que Léo n’est autre quele grand maître. Cymbales !

J‘abrège un peu. H.H. est admonesté, moqué, pardonné, et devient lui-même un « officiel ». À condition de subir une épreuve. Il refuse les deux premières, celle de mettre le feu aux archives de la Ligue, et celle de dresser un chien sauvage. (Là, on pense forcément au Loup, à la part sauvage de lui-même.) Il choisit la troisième, de prendre connaissance dans les archives de la Ligue de… son dossier personnel. Il flippe et farfouille à droite et à gauche histoire de gagner du temps. Puis découvre la ‘niche’ qui porte son nom. Pas l’ombre d’un bout de papier (quoiqu’il a trouvé ailleurs la totalité de son manuscrit, mot pour mot). Dans la niche il y a juste une statuette à deux têtes. L‘une des têtes lui ressemble. L’autre ressemble à… Léo. Il se souvient d’une conversation avec le servant Léo, au temps du voyage. Il demandait pourquoi les artistes étaient tellement pâles à côté de leur œuvre. Léo répondait que c’était normal. Qu’il en allait de même des mères et de leurs enfants. Que la mère s’efface et disparaît devant l’enfant. (Ahem!) Puis il se rend compte quil est en train de disparaître, de se fondre dans l’image de Léo.

À ce point on peut lire de deux manières. Première, le triomphe de l’art. Le grand maître de la Ligue ? Lune des créatures de H.H.. Lui-même créature ET double de Hesse. H.H./Hesse redevient in extremis maître du jeu. Seconde lecture de la statuette à deux têtes (merci NG), plus ésotérique : le maître (que tu cherches) est (toujours-déjà) en toi. Prise de conscience qui provoque un relâchement, une fatigue. Le but est atteint. Parce qu’il n’y a jamais eu de but. C’est aussi ça la magie.

Si on scrute la trame du texte de Hesse, on découvre une bande tissée de différents fils et qui se transforme au fur et à mesure qu’on la parcourt. Le motif principal est celui d’un auteur aux prises avec son texte. Le motif secondaire est un récit fantastique, à la Poe ou plutôt à la Stevenson, à peine ébauché. Les deux motifs s’inversent, comme des motifs indiens. Le creux devient plein et réciproquement. À un moment on est dans la bataille avec les mots. H.H. désespéré visite un autre auteur, qui lui aussi a fait l’expérience d’un récit impossible, celui de sa guerre. Le compère lui donne un sacré coup de pouce. Tu butes sur la disparition de Léo ? Pas grave ! Retrouve Léo ! Tiens, l’annuaire est là ! Et H.H. retrouve Léo. On est de retour (sans vraiment s’en rendre compte) dans le fantastique. Texte magique, palimpseste qui s’efface, change de couleur. Peau de serpent. 

Dans le Chef d’œuvre inconnu du père Balzac, l’œuvre géniale se révèle être un enchevêtrement illisible de lignes. Au contraire, dans le texte de Hesse, c’est la trop grande lisibilité qui cache parfaitement l’enchevêtrement. Réapparition du motif fantastique, donc —qui enfle, donne toute sa mesure et se résout dans un final grandiose— mais cette fois les deux motifs sont parfaitement équilibrés, équivalents, interchangeables. Dans le grand bâtiment de la Ligue, H.H. rencontre des personnages issus des livres de Hesse (motif 1). Le frère pardonné rejoint à son tour les « officiels » (motif 2). Puis, la vérité lui (nous) est révélée. Il se voit (double) dans une révélation mystique (fusion finale, alchimique, des deux motifs).

La construction de Hesse est complexe, subtile, pleine d’humour, ambigüe. Comme celle du Loup des steppes. La magie n’est-elle qu’une figure poétique ? Ou bien la magie est-elle la trame même du texte ? Hesse a renoncé à ‘résumer’ l’expérience de Monte Verità. On peut comprendre. Comment, par exemple, raconter Notre Dame des Landes ? Il y a mille récits possibles de NDDL, et aucun n’est vrai. Aucune ‘image’ ne peut rendre compte de la somme d’expériences. C’est dommage ! Mais c’est mieux ainsi. On voudrait savoir plus sur Monte Verità ? (Sur NDDL?) On voudrait savoir plus sur cet accord du corps et de l’âme qu’ils ont tenté sur la colline. On voudrait savoir plus sur la magie du lieu. La magie du temps. La magie des rencontres. La magie des amours. La réponse est dans le texte. MONTE VERITÀ PAS MORT. Et aussi : « qui suis-je (se demande H.H. lorsqu’il prend conscience de l’étendue des archives, de l’ancienneté de la Ligue) pour prétendre résumer Monte Verità, pardon, Le Voyage ? Moi qui n’en ai connu que si peu de chose ? Moi qui ai si tôt déserté ? » Le ‘voyage en orient’, comme le nomme Hesse, se poursuit (depuis l’aube des temps). Le flambeau de ceux qui cherchent la vérité se transmet de génération en génération. Écrire l’histoire de Monte Verità serait lenterrer. Mieux vaut encore brûler les archives !

Est-ce là le sens magique du texte de Hesse ? Des textes de Hesse ? J’englobe le Loup des steppes, et dans une certaine mesure le Jeu des perles de verre. (Même si dans le Loup, le théâtre magique est surtout un théâtre surréaliste. Un théâtre onirique. Même si le Jeu a été plombé par la seconde guerre.) Dans le Jeu aussi le voyage en orient (Monte Verità) tient une place fondatrice.

Today… à nous de reprendre le flambeau ! À Monte Verità ils étaient conscients du devenir machine de l’homme. La guerre (industrielle) approchait. Il y avait urgence. Aujourd’hui les choses sont plus claires encore. On a pas le choix. Inventer ou crever.

J’avais écrit (dans la magie, deuxième) que la magie est un terme-tombeau. L’enterrement (par les grecs, puis les chrétiens, puis la science moderne) de toute la pensée non canonique. Zap, dans le sac magie, et à la poubelle !

Posons today un postulat : cette pensée enterrée par les grecs, enterrée par les chrétiens, enterrée encore par Descartes, enterrée toujours par la psychologie, la psychanalyse… n’est pas morte. Elle est embrouillée. Certes ! Très embrouillée, même. Récupérée par des charlatans. Leur donnant pouvoir sur les faibles d’esprits. Elle est dans la confusion. Une confusion d’où il faut la sortir. Et c’est notre but, ICI. Parce que la magie est le contraire. Donc elle est tout. Tout ce qui n’est pas pure raison raisonnante. Tout ce qui n’est pas raison désincarnée. Les romantiques (comme le Hesse du Loup et peut-être encore du Voyage) étaient fascinés par la mort ? Mais c’est la vie qui nous passionne.

Ce matin je raconte ma lecture du Voyage à mon amie, qui me demande :

  • où vas-tu avec ton côté spirituel, presque mystique ?
  • je vais ? Là où je vais. Je serai jamais un spirituel ou un mystique. Comme je serai jamais un philosophe, un poète, un magicien… ou un militant politique. Les spirituels, les mystiques, les philosophes ou les poètes, etc. y mettent une telle emphase, un tel boursouflement. Et finalement ça devient exactement le contraire (de ce qu’ils cherchent au départ).

La philosophie (la sagesse) ce serait une phrase de Diogène. Par exemple : « Je cherche un homme ». Ou bien (quand Polyxène s’indigne de ce que certains qualifient Diogène de “chien”) : “Mais toi aussi, appelle-moi chien, je suis en effet un chien, mais je fais partie des chiens de race, de ceux qui veillent sur leurs amis.” » Il pourrait dire aussi (on pourrait lui faire dire, je pourrais lui faire dire, pourquoi pas ?) : « je suis un chien, je fais partie de ceux qui savent reconnaître leurs amis ». Et cette phrase nous ramène au Voyage. Lors du jugement grand maître Léo rappelle à H.H. que le chien qu’ils ont rencontré sur le chemin l’a jugé (et rejeté). Et que, comme chien, il est impartial. Il ne fait pas partie de la Ligue. (Une autre pirouette de Hesse, qui détruit d’une chiquenaude sa merveilleuse construction. On peut faire confiance au chien. Pas aux « officiels » !)

Je cite Diogène… tout en sachant que ses phrases sont écrites par d’autres. Même s‘il l’a dit, son « je cherche un homme » pourrait bien n’être qu’une blague adressée à Platon. On s’en fiche ! Cette phrase me convient. Elle continue à résonner à l’heure post-humaine. Je cherche un homme. Déjà… en moi. À propos du chien, chez Diogène, je trouve (à la différence du chien domestique de Platon, le gardien de la maison) : L’affirmation selon laquelle le chien cynique vit à l’intérieur des murs de la cité ne doit pas être comprise comme une caractéristique confirmant sa domesticité, aussi partielle soit-elle. De fait, puisque le Cynique n’a pas d’οἶκος (maison) – étant donc ἄοικος –, il en incarne l’opposition la plus radicale, ce pourquoi le Cynique rejette également toutes les relations humaines institutionnalisées qui surgissent au sein de l’οἶκος, en particulier le mariage et la parenté, mais aussi l’esclavage.

Note : Ici mon amie Docteur Ingrid me signale que ἄ-οικος, ou ἄνοικος peut être rapproché de α ̓ν α ρ χ ι ́α, absence de chef, anarchie. Que économie, οικοςνομία (gestion de la maison) et sédentarisation ne font qu’un. Être sans maison c’est aussi être sans économie.

Mystique, moi ? J‘aime bien le Mystère, oui (de la vie, du monde, de la bêtise humaine). J’y crois, OK ! Mais pas plus que ça. Je crois en la magie. Cette puissance individuelle ou collective. Irrationnelle. J’ai horreur des costumes de magiciens (de gourous). De ceux qui se construisent un personnage… S’y accrochent désespérément. Que ce soit celui du mystique ou du militant politique. Pas de personnages svp. Il faut rester libre, mobile, fluide. « Je ne suis personne. »

Monte Verità. Réforme de la vie. Retour à la nature. Mais s‘agit-il seulement de retour à la nature ? Personnellement, je n’y crois pas. On parle en ces termes de cette expérience (multiple) seulement parce qu’on ne sait pas la nommer. Comme H.H., incapable de la résumer, s’en sort par une pirouette. Et aujourd’hui ? Aujourd’hui nous avons (enfin) compris (c’est à dire conceptualisé l’idée) qu’il n’y a PAS de nature. Nous ne sommes pas dans le retour mais dans l’avancée. Dans un dépassement de l’humain. Dans un dépassement de la technologie. L’environnement ne peut pas nous aider, non plus. Environnement de quoi ? De l’homme. Si nous sortons de l’anthropocentrisme (de l’androcentrisme) nous sommes nature ET culture. Surtout nous sommes relation. Ce sur quoi on peut être d’accord c’est qu’à Monte Verità, ils cherchaient autre chose. Autre chose que la pensée canonique. Autre chose que la déferlante capitaliste. Autre chose que le devenir-objet. Autre chose que le devenir-marchandise. (Ils ignoraient à l’époque que même les idées, la peur, le désir, deviendraient bientôt marchandise. Peut-être le pressentaient-ils ?) Autre chose que la robotisation humaine. Autre chose que le devenir-machine. Ils tentaient une échappée belle. Ça fusait dans toutes les directions. On peut douter de la cohérence. Monte Verità est une somme d’expériences particulières. Reste la magie. D‘abord la magie du lieu. Son magnétisme particulier. La magie du temps. Et puis l’art. L‘art qui est accepté quand la magie ne l’est pas !

HYPOTHÈSE : L’ART SERAIT LA MAGIE « EN TANT QU’ELLE EST ACCEPTABLE » ? RECEVABLE ?

Recevable… et encore ! Un bon artiste (pour le musée, pour le collectionneur) est un artiste mort. (Quand je dis mort c’est aussi au sens d’un Jeff Koons.) Le côté positif ? C’est qu’un artiste vivant est… beaucoup plus qu’un artiste. Il est vivant. Et c’est là où le conte de Hesse me démange. L’art (dirait Giacometti) n’est que ce qui reste ! Qu’une déjection. C’est l’acte qui compte. C’est la vie. Heureusement… le côté magique de l’art n’est pas dépendant de son acceptation, de sa canonisation. Tout au contraire !

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Triton magique, NDDL

Tentons cette fois une définition positive de la magie ? Pour ça, j’emprunte à nouveau le NG style. Le manifeste poétique.

MAGIE = CAPACITÉ D’AGIR DANS LE MONDE ET D’ÊTRE AGIT PAR LE MONDE

HORS DU DOMAINE ÉTROIT DE LA CAUSALITÉ

HORS DU DOMAINE ÉTROIT DES CAUSES ET DES EFFETS

MAGIE = MA RELATION AU MONDE

LORSQUE PLEINE – ASSUMÉE – PUISSANTE – JAMAIS UTILITAIRE !

Capture d_écran 2018-04-07 à 18.07.39

LA MAGIE N’EST PAS (COMME PRÉTENDENT LES MARABOUTS BIDONS) UN MOYEN !

— LA MAGIE EXISTE – PAS LES MAGICIENS —

ELLE N’EST PAS AU SERVICE

DE QUOI QUE CE SOIT

ELLE NE PRODUIT JAMAIS DE RÉSULTATS

LA MAGIE EST CONSCIENCE DES FORCES – DES RELATIONS

DE LA PUISSANCE DU MONDE ET MA PUISSANCE EN RÉPONSE

PEUT-ÊTRE PEUT-ON DIRE QUE C’EST UNE INTENTION ?

TIRER LE MEILLEUR DE CETTE RELATION

RELATION À L’AIR – AU VENT – LA PLUIE – LA NEIGE – LE FROID – LE CHAUD – LE FEU

RELATION AU MAGNÉTISME DES LIEUX

(COMME AU MONTE VERITÀ)

SANS DOUTE AUSSI À LA RADIOACTIVITÉ – NATURELLE OU PAS

À LA TERRE – AUX PIERRES – AUX VÉGÉTAUX – CEUX QUE JE MANGE ET LES AUTRES

AUX ANIMAUX – AUX ANIMAUX DITS HUMAINS

RELATION COMPLEXE – SUBTILE – CONFLICTUELLE – VIOLENTE – AFFECTIVE

LA MAGIE C’EST REFUSER D’ÊTRE VICTIME

(VICTIME DES AUTRES – VICTIME DES SITUATIONS)

LA MAGIE C’EST AUSSI ASSUMER SA CAPACITÉ D’INACTION

SAVOIR QUE MÊME L’IMMOBILITÉ EST UN ACTE

L’ART ET LA MAGIE ?

L’ART-MAGIE ?

4 NDDL FEU MAGIQUE CADRÉ

Feu magique à NDDL. On brûle en effigie tous les projets dont on ne veut pas.

À SUIVRE…

 

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