voilà pourquoi je suis anarchiste —par Louise Michel

Le 9 janvier 1905, Louise Michel mourait, à Marseille, à l’âge de 75 ans.
Arrêtée le 24 mai 1871 à Paris, elle est condamnée à la déportation par un tribunal versaillais pour sa participation active à la Commune. Après vingt mois de détention à l’abbaye d’Auberive transformée en prison, elle est transférée, avec nombre de communards (et communardes), en Nouvelle-Calédonie. Le voyage à bord du « Virginie » durera quatre mois. C’est durant ce voyage que Louise Michel, qui jusque-là avait œuvré avec tous les groupes républicains ou révolutionnaires, devint clairement anarchiste. Elle l’explique dans un passage admirable (sic) de ses Mémoires, que les adorateurs du bulletin de vote devraient lire, relire et méditer…

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Avec ses élèves à Nouméa

« Durant quatre mois, nous ne vîmes rien que le ciel et l’eau, avec parfois, à l’horizon, la voile blanche d’un navire pareille à une aile d’oiseau. Cette impression de l’étendue était saisissante.
Là, nous avions tout le temps de penser.
Eh bien, à force de comparer les choses, les événements, les hommes, ayant vu à l’œuvre nos amis de la Commune si honnêtes qu’en craignant d’être terribles ils ne furent énergiques que pour jeter leur vie, j’en vins rapidement à être convaincue que les honnêtes gens au pouvoir y seront aussi incapables que les malhonnêtes seront nuisibles, et qu’il est impossible que jamais la liberté s’allie avec un pouvoir quelconque.
Je sentis qu’une révolution prenant un gouvernement quelconque n’était qu’un trompe-l’œil ne pouvant que marquer le pas, et non ouvrir toutes les portes au progrès ; que les institutions du passé, qui semblaient disparaître, restaient en changeant de nom, que tout est rivé à des chaînes dans le vieux monde et qu’il est ainsi un bloc destiné à disparaître tout entier pour faire place au monde nouveau heureux et libre sous le ciel.
Je vis que les lois d’attraction qui emportent sans fin les sphères sans nombre vers des soleils nouveaux entre les deux éternités du passé et de l’avenir devaient aussi présider aux destins des êtres dans le progrès éternel qui les attire vers un idéal vrai, grandissant toujours. Je suis donc anarchiste parce que l’anarchie seule fera le bonheur de l’humanité, et parce que l’idée la plus haute qui puisse être saisie par l’intelligence humaine est l’anarchie, en attendant qu’un summum soit à l’horizon.
Car, à mesure que passeront les âges, des progrès encore inconnus se succéderont. N’est-il pas à la connaissance de tous que ce qui semble utopie à une ou deux générations se réalise à la troisième ?
L’anarchie seule peut rendre l’homme conscient, puisqu’elle seule le fera libre ; elle sera donc la séparation complète entre les troupeaux d’esclaves et l’humanité. Pour tout homme arrivant au pouvoir, l’Etat c’est lui, il le considère comme le chien regarde l’os qu’il ronge, et c’est pour lui qu’il le défend.
Si le pouvoir rend féroce, égoïste et cruel, la servitude dégrade ; l’anarchie sera donc la fin des horribles misères dans lesquelles a toujours gémi la race humaine ; elle seule ne sera pas un recommencement de souffrances et, de plus en plus, elle attire les cœurs trempés pour le combat de justice et de vérité.
L’humanité veut vivre et s’attachera à l’anarchie dans la lutte du désespoir qu’elle engagera pour sortir de l’abîme, c’est l’âpre montée du rocher ; toute autre idée ressemble aux pierres croulantes et aux touffes d’herbe qu’on arrache en retombant plus profondément, et il faut combattre non seulement avec courage, mais avec logique, et il est temps que l’idéal réel plus grand et plus beau que toutes les fictions qui l’ont précédé se montre assez largement pour que les masses déshéritées n’arrosent plus de leur sang des chimères décevantes.
Voilà pourquoi je suis anarchiste. »

 

RETOUR D’EXIL : LE DRAPEAU NOIR

C’est le 18 mars 1882, lors d’un meeting salle Favié à Paris, que Louise Michel, désirant se dissocier des socialistes autoritaires et parlementaires, se prononce sans ambigüité pour l’adoption du drapeau noir par les anarchistes (socialistes libertaires),

 » Plus de drapeau rouge mouillé du sang de nos soldats. J’arborerai le drapeau noir, portant le deuil de nos morts et de nos illusions ».

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« Paris – La Manifestation du 9 mars. – Pillage d’une boulangerie. – Louise Michel »
 – Couverture du journal « Le Monde Illustré » du 17 mars 1883

Le 9 mars 1883, elle mène aux invalides, avec Emile Pouget, une manifestation au nom des « sans travail » qui dégénère rapidement en pillages de trois boulangeries et en afrontement avec les forces de l’ordre. Louise, qui se rend aux autorités quelques semaines plus tard, est condamnée en juin à 6 ans de prison asortis de dix années de surveillance de haute-police, pour « excitation au pillage ».

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Quelques mois avant sa mort, d’une pneumonie, elle se rend à Alger pour une série de conférences, puis enchaîne avec une autre série de conférences dans les Alpes, où elle prend froid.

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Enterrement au cimetière de Levallois-Perret, le 22 janvier 1905

3 commentaires

  1. En supplément, un tout petit fragment des « Mémoires de Louise Michel écrits par elle-même » où elle décrit l’un de ses essais littéraires (et musical) :
    Le plan de la pièce était des plus simples : après la destruction de la vie sur notre planète, l’enfer s’y établit et se trouve d’abord plus à l’aise. Au premier acte, on voit que la fin du globe a eu lieu par une révolution géologique ; le théâtre représente quelque chose comme un paysage lunaire ; Satan est assis sur le haut d’un des édifices de Paris dont la base, comme toute la ville, est ensevelie sous les laves. L’amour de Satan et de don Juan pour la même druidesse cause toutes les péripéties et allume une guerre infernale. Tous les personnages qui m’avaient plu dans l’histoire, la poésie, les légendes, y avaient une place suivant le caractère. La fin était l’émiettement du globe, les esprits s’assimilant aux forces de la nature dont on entendait le chœur dans une nuit traversée d’éclairs. Tapage général de l’orchestre diminuant peu à peu ; tantôt les uns, tantôt les autres des instruments se taisent ; il ne reste plus qu’un chœur de harpes cessant elles-mêmes l’une après l’autre ; une seule reste et s’éteint dans un pianissimo plus doux que la chute de l’eau sur les feuilles ; ainsi doivent s’égrener les dernières notes jusqu’au silence. Il y avait tous les instruments depuis le canon jusqu’à l’harmonica, des harpes, des lyres, des flûtes, des clairons, des guitares. Un chœur de diables s’exprimaient sans paroles avec des violons (une vingtaine de violons). Il aurait fallu, pour cet orchestre monstre, une enceinte de montagnes avec les spectateurs au parterre dans la vallée, ou toute une baie du nouveau monde. »

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  2. Excitation au pillage !! Pour une boulangerie ! Ca existe encore Ca ? Quand meme fou qu elle ne meurt pas sur une barricade au contraire Ca la ravigore ! Mais d enchaîner les conférences !! Comme quoi méfions nous de la fièvre des mots —

    Aimé par 1 personne

  3. ce qui me parait le plus fou aujourd’hui c’est d’avoir attendu tant d’années pour comprendre enfin comment marche le monde ….
    pour comprendre qu’on vit dans un monde d’esclaves…. et qu’on est méthodiquement dressés comme des esclaves pendant 20 ans… dans la famille, à l’école, etc.
    et que ceux qui se révoltent sont éliminés…

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