de la magie (deuxième) —par Rémi Marie

Ci-dessus le combat de Simon Pierre et Simon le Mage, dans la version canonique, c’est à dire celle de Pierre. Celle où il descend en plein vol le magicien.

Simon, au centre, tombe la tête en bas. Ses ailes restent pointe en l’air. Il ouvre la bouche et sort la langue, les yeux exorbités. A gauche, on retrouve saint Pierre avec sa grande clé. Derrière lui, un personnage à capuchon, auréolé, se gratte la tête de la main gauche, et se tient le visage de la main droite. A droite, un diable accroupi à grandes cornes, sourit en tirant la langue.

SUR LE MODE DE L’INTRO
Mon hypothèse de travail :

L’art serait l’une des seules formes rescapées de tout un univers de pensées / connaissances / croyances pilonné par les dogmes canoniques (religieux, scientifiques) depuis des siècles. Rescapée ? Et encore…

Préciser : le projet n’est pas d’opposer pensée abstraite et intuition. Il n’existe pas de pensée abstraite sans intuition. Poincaré l’écrivait (Science et méthode, 1908) c’est par la logique qu’on démontre, c’est par l’intuition qu’on invente. Non ! La question serait plutôt…. quelle part de pensée, d’abstraction et d’intuition est impliquée dans… une peinture de Masaccio ou de Cézanne, un poème de Villon, de Hölderlin, de Dante ou de Rimbaud, une musique de Bach ou de Chopin. Je pourrais ajouter à la liste, comme le fait Pacôme Thiellement dans sa Victoire des sans rois, Beatles, Zappa, Hendrix, ou la série MilleniuM, mais alors il faudrait être capable de continuer jusqu’à aujourd’hui. J’ai plutôt envie de remonter plus loin dans le temps, aux figures de Lascaux par exemple. Quelle est cette capacité pré-rationnelle de l’esprit humain et comment a-t-elle été mise sous tutelle, castrée ! Pourquoi ?

SUR LE MODE DE LA RECHERCHE SÉRIEUSE (MAIS SANS LES NOTES)

Hmmm bon, par où commencer ? Le commencement ? Il manque ! Alors n’importe où ! Homère ? Pourquoi pas ? L’Odyssée nous offre la figure de Circé. Circé, magicienne. Mais le terme n’apparaît que dans les traductions. Homère la qualifie de πολυφάρμακου. Le passage grec de la rencontre d’Ulysse et de Mercure ou Hermès :
Ὣς εἰπὼν παρὰ νηὸς ἀνήιον ἠδὲ θαλάσσης.
Ἀλλ᾽ ὅτε δὴ ἄρ᾽ ἔμελλον ἰὼν ἱερὰς ἀνὰ βήσσας
Κίρκης ἵξεσθαι πολυφαρμάκου ἐς μέγα δῶμα,
ἔνθα μοι Ἑρμείας χρυσόρραπις ἀντεβόλησεν
ἐρχομένῳ πρὸς δῶμα, νεηνίῃ ἀνδρὶ ἐοικώς…

Mal traduit par : En achevant ces paroles, je m’éloigne du navire et des bords de la mer. — J’allais arriver au vaste palais de l’enchanteresse Circé, lorsque, sur ma route, Mercure au sceptre d’or se présente à moi sous les traits d’un jeune homme à la fleur de l’âge et brillant de grâce et de fraîcheur.

Examinons de plus près le texte grec. ἵξεσθαι est l’infinitif du verbe ἵξω, engluer. Au sens large, pièger. πολυφαρμάκου ou Polyphármakon ? Le dictionnaire Bailly (qui fait d’ailleurs référence à ce même passage de l’Odyssée, OD. 10, 276) propose le sens ‘habile à connaître ou à employer les remèdes ou les poisons’. Donc pièger au moyen de remèdes ou de poisons. Gardons peut-être en tête le premier sens de pharmakos, celui de sacrificié, de bouc émissaire, qui réunit remède (pour ceux qui décident du sacrifice) et poison mortel (pour le sacrificié). Bien qu’il ne semble pas que polypharmakos puisse dériver de ce sens.

L’auteur de l’Odyssée (quel qu’il-elle soit) n’emploie PAS le terme magicienne, peut-être parce qu’il ne fait pas partie du vocabulaire de l’époque. La Circé d’Homère est une déesse ET elle piège ses victimes grâce à ses connaissances des plantes. Pourtant presque tous les traducteurs utiliseront les termes de magicienne, sorcière, enchanteuse, etc. Parce que (au temps de leur lecture) le comportement de Circé correspond parfaitement à l’idée qu’on se fait d’une magicienne. Ça veut dire qu’un sens nouveau est réintroduit dans les textes lors de traductions parfois très postérieure. (C’est ainsi d’ailleurs qu’est toujours (ré)écrite l’histoire.) J’ai du beaucoup chercher avant de trouver (en anglais) une traduction plus proche du texte : But as I walked through the sacred grove, towards the great house of Circe, a goddess skilled in magic potions… (A. S. Kline)

Mais là, STOP ! On tient quelque chose ! Un truc bizarre ! Depuis quand une déesse a-t-elle besoin de connaître les plantes comme une ‘vulgaire’ guérisseuse ? Les dieux ne sont-ils pas, par nature, au-dessus de la magie ? Magiques, mais par essence ? Un exemple : Zeus pour courir la gueuse prend la forme d’un nuage, d’un satyre, d’un taureau blanc, d’une pluie d’or, etc. Par magie ? Non ! Juste parce qu’il est Zeus. Pourtant chez Euripide aussi les actes magiques sont l’oeuvre des dieux. Dieux magiciens ? Il y a là comme une redondance, un pléonasme. Ou alors… Ou alors l’auteur veut, par la magie, faire référence à un talent particulier, un protocole spécial… comme lorsque l’action des dieux s’applique aux mortels. Circé transforme les compagnons d’Ulysse en porcs. Magie ! La déesse Diane transporte Iphigénie en Tauride. Magie ! Parce qu’il est tout naturel qu’un dieu se déplace ici ou là par la voie des airs. Mais quand il s’agit d’un mortel on a besoin de définir un… mode opératoire. Ou encore… lorsqu’il s’agit de dieux mineurs, dont l’immortalité est même sujette à caution. Ainsi Médée, la nièce de Circé. Dans les deux cas la magie se situe quelque part entre les nuages du mont Olympe et la terre ferme des héros. Ou peut-être justement DANS les nuages qui cachent le sommet du mont Olympe aux créatures mortelles.

Un peu plus sur Circé ? En résumé, alors (je cite principalement wikipedia et rien n’est sérieusement vérifié… mais ça donne des pistes bien passionnantes) :

Des chercheurs situent l’épisode de l’Odyssée sur le mont Circeo en Campanie. Cerné au sud et à l’ouest par la mer, bordé par les marais au nord, il peut être qualifié d’« insulaire », comme l’avait déjà remarqué le géographe grec Strabon. Là, on adorait une déesse Féronie, déesse des fauves, associée à son bois sacré. Au pied de ce Monte Circeo, s’ouvre un port naturel, celui qu’Homère qualifie de ναύλοχον λιμένα, « port propice au mouillage » ? En face, les îles Pontines propres à offrir aux navigateurs des escales, et pour les Grecs des VIIe et VIe siècles av. J.-C., des comptoirs à l’abri des incursions éventuelles d’indigènes de l’arrière-pays. De ces îles, Hésiode dans sa Théogonie dit qu’elles étaient « sacrées », νήσων ἱεράων, peut-être parce qu’elles constituaient « le royaume des Tyrrhéniens ». Plus précisément le royaume des fils de Circé et d’Ulysse, Latinos et Agrios. (Tyrrhéniens, Τυρρηνός, est le mot grec pour Étrusques.)
Or… le pays des Tyrrhéniens était réputé pour les plantes médicinales dont il abondait. Ainsi s’expliquerait la connaissance des drogues qu’Homère attribue à Circé (dont le texte constituerait alors une sorte de guide touristique du pays Étrusque, ses dieux, ses mœurs). Ivresse, perte de mémoire, délire et chute dans un profond sommeil peuvent provenir, selon les spécialistes de la pharmacologie moderne, de la stramoine, Datura stramonium, dont le principe actif, l’atropine, se retrouve aussi dans la belladone et dans la jusquiame.

Et encore,
Le rituel que Circé applique aux compagnons d’Ulysse rappelle celui que pratiquaient chez les Tyrrhéniens les prêtresses de la déesse Féronie. Le sanctuaire dédié à Féronie comprenait un bois sacré, une fontaine et un temple. Les prêtresses s’y livraient à un rituel d’affranchissement des esclaves. On faisait asseoir l’esclave sur une pierre, dans le temple ; on lui couvrait la tête du bonnet de laine appelé pileus en latin, et l’on prononçait la formule : « Bene meriti servi sedeant, surgant liberi », Qu’ils s’assoient en esclaves méritants et se lèvent en hommes libres. Autre similitude : les nouveaux affranchis perdaient en quelque sorte leurs poils (comme les compagnons d’Ulysse transformés en pourceaux perdent leurs soies en redevenant hommes), car ils étaient rasés, ainsi que nous l’apprend Plaute qui fait dire à l’esclave Sosie : « Aujourd’hui, chauve et le crâne tondu, je coiffe le bonnet d’affranchi ».
Voilà pour la déesse connaisseuse des remèdes et poisons.

Mais, en fait, qui sont ces déesses mineures ? Quel rôle jouent-elles (leur attribue-t-on) dans le monde terrestre ? Il semble à ce point de l’enquête que l’origine de la magie soit à chercher… du côté des dieux. S’agit-il du résultat de leur action sur les créatures mortelles ? S’agit-il d’un pouvoir qu’on leur a volé ?

Continuons…

des mages

Un peu plus tard (c’est à dire un siècle ou deux après Homère et Hésiode) apparaît le mot grec ‘magos’, μαγοσ , dont la généalogie est une énigme.

À propos de magos, Wikipedia.en énumère plusieurs origines possibles, toutes en Avestan, la langue des textes sacré du zoroastrisme. Magâunô, désignerait la caste religieuse des Mèdes. Une autre forme ‘moghu’ désignerait, dans un texte plus récent, un membre de la tribu, c’est à dire sans doute un membre d’une tribu Mède, les moghu. Un troisième terme, magavan, ou celui qui possède le maga, désignerait à la fois l’enseignement zoroastrique et la communauté rassemblée autour de cet enseignement.

Donc, à cette époque, le grec réalise avec le mot μαγοσ une sorte de synthèse de cet ensemble disparate de termes (magâunô, moghu, maga ? faudrait voir de près ce que ça donne dans l’alphabet avestique). μαγοσ désigne une entité assez vague au départ mais qui peu à peu prend de la densité. Sort peu à peu de la brume (comme dans un film de la série Harry Potter) la silhouette d’un personnage mystérieux, le mage. Une caste religieuse a-t-elle jamais existé chez les Mèdes ? Peu importe. Il y a du religieux dans la notion de mage, au moins à travers le zoroastrisme, et ce religieux porte (à partir du 6ème siècle et de la conquête de Babylone par les perses) la marque de la culture babylonienne. Il inclut l’astronomie (donc les maths), l’astrologie et les ‘sciences de la divination’ (toutes étroitement liées). La plus ancienne référence grecque aux mages ‘apparaitrait’ dans un passage d’Héraclite (vers la fin du 6ème siècle) qui les maudit pour leurs rites et rituels ‘impieux’. Mais ça, c’est Clemens d’Alexandrie qui l’écrit… presque 8 siècles plus tard. Ensuite, le terme est utilisé par Hérodote, au 5ème siècle avant, au sujet d’une tribu des mèdes d’une part, et d’une caste sacerdotale dont les croyances et la localisation restent plus que floues.

Vers la fin du 5ème siècle, Euripide produit un résumé fulgurant de l’apparition de la magie, à la fois comme puissance active et comme superstition, dans son Oreste. Oreste décide de tuer Hélène mais au moment ou il veut la frapper… zap ! elle disparaît.

Ἄφαντος, ὦ Ζεῦ καὶ γᾶ καὶ φῶς καὶ νύξ,
ἤτοι φαρμάκοισιν ἢ μάγων τέχναις ἢ θεῶν κλοπαῖς.
ô Jupiter ! ô terre ! ô lumière du soleil ! ô ténèbres de la nuit ! subitement elle a disparu, soit par quelque enchantement, ou par l’art des mages, ou dérobée par la main des dieux.

Ici aussi le mot traduit par enchantement c’est φαρμάκοισιν, potion, drogue, poison.

On comprend que pour Euripide et ses contemporains (il n’a que 10 ans de plus que Socrate) drogues, mages et dieux sont trois puissances (ou croyances) presque interchangeables.

C’est à dire que… pour un auteur grec de la fin du 5ème siècle l’extra-ordinaire, le sur-naturel, relève des dieux, des mages… ou des drogues. Mis sur le même plan. Les drogues, les grecs les connaissent et savent s’en servir (comme ils utilisent la ciguë pour mettre à mort Socrate). Les mages… désignent sans doute les prêtres perses (et il n’est pas absolument impossible —si on croit Héraclite— que certains pratiquent leurs rites et rituels ‘impieux’, jusqu’en Grèce). Euripide semble leur prêter une puissance surnaturelle… à moins qu’il ne s’en moque. Quant aux dieux… ils conservent sans doute au 5ème siècle à Athènes un certain ascendant, (sinon ils se seraient pas fait chier à construire le Parthénon 50 ans avant l’écriture d’Oreste). Mais Euripide n’a que 10 ans de plus que Socrate. Et Socrate entretient un rapport tout personnel avec la religion. D’où sa condamnation pour impiété. Parce que la seule religion de Socrate comme d’Euripide, c’est la raison. Ce que leur reproche violemment Nietzsche qui voit en eux la décadence de l’esprit tragique (et dionysien) grec. Nietzsche obsédé par la grandeur et la décadence ! Et moi j’aurais plutôt tendance à m’intéresser à toutes les PETITESSES… mais comment se fait-il que je retombe toujours sur lui ? Parce qu’il s’est auto-exclu de l’université ? (On reviendra plus loin sur ce thème.)

Donc, dans son ‘crépuscule des idoles’, Nietzsche écrit, « Raison = vertu = bonheur, cela veut seulement dire : il faut imiter Socrate et établir contre les appétits obscurs une lumière du jour en permanence — un jour qui serait la lumière de la raison. » Et, « La plus vive lumière, la raison à tout prix, la vie claire, froide, prudente, consciente, dépourvue d’instincts, en lutte contre les instincts ne fut elle-même qu’une maladie, une nouvelle maladie — et nullement un retour à la « vertu », à la « santé », au bonheur… »

Dans la ‘naissance de la tragédie’ (du même), on trouve, « Euripide entreprit, comme le voulut aussi Platon, de montrer au monde le contraire du poète “dénué de raison“ ; son principe esthétique : “Tout doit être conscient pour être beau“, est, comme je l’ai dit, le parallèle de l’axiome socratique : “Tout doit être conscient pour être bien“. »

de la magie : l’invention grecque

Dans ce contexte révolutionnaire (les lumières, déjà) apparaissent dans la langue grecque de nouveaux substantifs, magie, μαγεύμα, et magicien, μαγεύων, magique, μαγεύουσ.
Si on reste avec Euripide on trouve, dans les versions françaises de ses tragédies, plusieurs instances du mot magique. Quid du grec ?

– Dans Iphigénie en Taurides, on a : « et fait entendre des chants barbares, accompagnés de cérémonies magiques, comme pour le sacrifice. »
Χρόνῳ δ᾽, ἵν᾽ ἡμῖν δρᾶν τι δὴ δοκοῖ πλέον,
ἀνωλόλυξε καὶ κατῇδε βάρβαρα
μέλη μαγεύουσ᾽, ὡς φόνον νίζουσα δή.
μέλη (vase) μαγεύουσ᾽(de μαγεύω, user de moyens magiques), φόνον (sang) νίζουσα (meurtre)

– Dans Les suppliantes, « Je hais aussi tous ceux qui cherchent à prolonger la vie par des aliments, des breuvages et des secrets magiques, »
βρωτοῖσι καὶ ποτοῖσι καὶ μαγεύμασι
παρεκτρέποντες ὀχετὸν ὥστε μὴ θανεῖν
βρωτοῖσι (aliments), ποτοῖσι (breuvages), μαγεύμασι (charme magique)
παρεκτρέποντες (detourner du droit chemin), θανεῖν (mourir de mort naturelle)

– Dans Le Cyclope, « Mais je sais une chanson magique d’Orphée »
Ἀλλ’ οἶδ’ ἐπῳδὴν Ὀρφέως ἀγαθὴν πάνυ,
ou ἐπῳδὴν signifie chant, parole guérisseuse, charme

– Dans Andromaque, « Infortuné ! quels chants magiques trouverai je pour me garantir de la mort ? »
Δύστανος, τί δ’ ἐγὼ μόρου
παράτροπον μέλος εὕρω
μόρου (destin), παράτροπον (détourner), μέλος (chant rythmé avec art), εὕρω (trouver)

Sur les quatre instances françaises du mot magique, les deux dernières traduisent la notion de chant, mélodieux ou guérisseur et ne se réfèrent pas aux mages et à leurs mystères mais à des pratiques… plus orthodoxes (si je peux dire).

Seules les deux premières traduisent un mot grec comprenant le radical μαγ. Variantes du terme μαγοσ, ils semblent poser un concept semi-autonome, celui de magie et de magique, action ou mode d’action qui dérive de l’art des mages.
Sauf que… on n’est plus, comme à l’époque de Pythagore, dans une proximité de la culture babylonienne. Les temps changent, et ils changent vite. Avec Euripide, et Socrate, on s’engouffre dans l’ère de la raison raisonnante. La langue qui crée ces mots ne peut plus comprendre la forme de pensée/connaissance/croyance qu’ils désignent.

Ce qui fait que l’invention grecque de la magie est en même temps sa tombe. Magie, magique, désignent une absence. Ils désignent le vide qu’eux-même créent. En la nommant ils excluent la magie du domaine de la pensée (rationnelle). Et l’incluent du même coup dans son contraire.

Alors, selon Nietzsche, « [l’esprit dionysiaque] se réfugia dans les profondeurs de la mer, c’est-à-dire sous les flots mystiques d’un culte secret qui devait peu à peu envahir le monde entier. »

La vraie magie ? Un oxymore ! En tout cas c’est ce que j’ai cherché à démontrer. La magie EST le faux. C’est comme ça que le concept a été construit. À partir des mages (qui comme dit Héraclite sont de faux prêtres) à partir d’une religion, oui, MAIS étrangère, donc mensongère. Ce que les grecs mettent dans ce mot de μαγοσ puis de μαγεύων c’est tout ce dont ils ne veulent pas. Tout ce qui n’est pas vrai. À un moment de leur histoire ou seul le vrai importe. Les chrétiens des premiers siècles (et aussi du 15ème siècle, grâce à une seconde invention, celle de la sorcellerie) feront exactement la même chose. C’est ce que l’histoire officielle de la rencontre de Simon Pierre et de Simon le Mage montre. La magie, une nouvelle fois, c’est le faux.

SUR LE MODE ART DEBOUT

Ici, donc, devrait prendre place un chapitre sur l’histoire fascinante du combat des deux Simon, Simon Pierre, l’apôtre, et Simon le mage, ou le magicien. Ensuite? Ensuite je devrais chercher du côté de la gnose, des hermétismes, de l’alchimie… Sauf que… j’en ai ma claque, moi aussi ! J’en ai ma claque du grec, de la philologie, de l’herméneutique. J’ai trouvé un commentaire passionnant sur cette histoire des Simon, par Charlotte Touati. Après une brève recherche je me suis aperçu qu’elle vivait maintenant sur une ferme et pratiquait l’agriculture traditionnelle, la traction animale. Sur son site on peut lire : « De la calligraphie médiévale à la traction animale en passant par la création de papiers artisanaux, Charlotte Touati, Dr ès lettres, cultive, revisite et transmets les méthodes anciennes, entre agriculture traditionnelle et artisanat médiéval. »
charlotte touati
[Charlotte Touati et sa jument Victoire]

Et bien moi aussi, je prends la clef des champs !

Au tout début de ce projet j’ai exprimé le souhait de trouver un raccourci. Je me rendais compte que de vouloir retracer l’histoire du concept de magie dans notre culture… je n’étais pas sorti de l’auberge !

Ce raccourci je l’ai trouvé, à travers le texte d’une autre universitaire, Elisabeth Povinelli et son concept de ‘geontologies’ (ontologies qui proviennent de la terre).
cf. sur ART DEBOUT MOTHER EARTH…. AND AFTER : A PROPOS D’UNE PIERRE (GEO-ONTOLOGIES)

Mais, comme on va voir, son activité théorique n’est pas forcément la plus intéressante.

Geontologies-Tenvik1
[Geontologies par Constance Tenvik]

Donc je change de style. Parce que, comme disait Oscar Wilde, In matters of grave importance, style, not sincerity, is the vital thing. J’emprunte pour quelques lignes le NG style. YEAH !

POVINELLI ? ÉTUDIANTE EN PHILO A NEW-YORK ELLE VISITE UNE COMMUNAUTÉ ABORIGÈNE DES TERRITOIRES DU NORD
ILS SONT EN LUTTE CONTRE L’ÉTAT AUSTRALIEN ET ILS ONT BESOIN D’UN(E) ANTHROPOLOGUE POUR LES SOUTENIR
POVINELLI ABANDONNE SES ÉTUDES DE PHILO POUR L’ANTHROPOLOGIE !
A PARTIR DE LÀ SA VIE ENTIÈRE SERA DÉDIÉE À LA DÉFENSE DE LA CAUSE ABORIGÈNE
(C’EST A DIRE QU’ELLE SE LANCE DANS SON PROPRE DEVENIR-ABORIGÈNE)
PLUS TARD, EN 2008, ELLE VA PARTICIPER À LA CRÉATION D’UN COLLECTIF ABORIGÈNE
THE KARRABING FILM COLLECTIVE
ENSEMBLE ILS RÉALISENT DES FILMS POUR DOCUMENTER…
QUOI ? LEUR DISPARITION ? NON ! LEUR… EXISTENCE
JE REGARDAIS UN EXTRAIT D’UN DE CES FILMS
WUTHARR, SALTWATER DREAMS (2016)
ET JE DOIS AVOUER – D’ABORD JE ME DISAIS QUEL BANDE DE CRÉTINS SUPERSTITIEUX
MAIS J’AI JOUÉ LE FILM ENCORE ET ENCORE ET CHAQUE FOIS JE RESTAIS UN PEU PLUS CRÉTIN MOI-MÊME
POUR FINALEMENT COMPRENDRE QUE C’ÉTAIT UN PARFAIT RÉSUMÉ DE MES ÉLUCUBRATIONS SUR LA MAGIE
PARCE QU’IL Y A TOUT DANS CE FILM !
L’EXCLUSION VIOLENTE D’UNE MANIÈRE DE PENSER ET DE VIVRE
LA RELATION COMPLEXE ENTRE POUVOIR ET CULTURE
LE RAPPORT AU TRAVAIL (QU’ILS REFUSENT) À L’ARGENT, À LA LOI, À LA PROPRIÉTÉ PRIVÉE
À TOUT CE QUI CONSTITUE NOTRE PUTAIN DE CIVILISATION !
BASÉE SUR LE TRAVAIL, LA PROPRIÉTÉ, LA RAISON
ET QU’IL FAUT JETER À LA POUBELLE
MAIS PEUT-ON JETER SA PROPRE CIVILISATION À LA POUBELLE ?
SANS DOUTE QUE NON ! OU ALORS ON Y PASSE SOI-MÊME A LA POUBELLE
D’OÙ LES THÉORIES ACCÉLÉRATIONNISTES
ON NE PEUT SORTIR DU CAPITALISME QU’EN L’ACCÉLÉRANT JUSQU’À SON EXPLOSION
DANGEREUX !
D’AUTANT QUE LE CAPITALISME EST LUI-MÊME ACCÉLÉRATION !
BREF JE VOUS PROPOSE DE RALENTIR
DE REGARDER ENSEMBLE

Capture d_écran 2018-02-19 à 15.55.34

ART DEBOUT !

SUR LE MODE DU POST SCRIPTUM

Pour les accros de la gnose, je vous mets malgré tout mon texte inachevé sur la querelle de Simon pierre et Simon le mage. (Après tout je me suis éclaté dans cette recherche !)

[…] Mais c’est seulement quelques siècles plus tard que cette exclusion (donc de la magie) va être tout à fait réglementée par la théologie chrétienne (y compris dans des textes non canoniques).

Dans les ‘actes des apôtres’ (rédigés dans plusieurs versions vers le 2ème siècle, et canonisés au 4ème), on trouve, au chapitre 8 :

Il y avait auparavant dans la ville un homme nommé Simon, qui, se donnant pour un personnage important, exerçait la magie et provoquait l’étonnement du peuple de la Samarie.
Le texte grec nous donne : Ἀνὴρ δέ τις ὀνόματι Σίμων προϋπῆρχεν ἐν τῇ πόλει μαγεύων καὶ ἐξιστῶν (ou ἐξιστάνων).
Μαγεύων, donc magicien, mage,… ἐξιστῶν, l’étonnement.
Donc Simon, un magicien.

Tous, depuis le plus petit jusqu’au plus grand, l’écoutaient attentivement, et disaient: Celui-ci est la puissance de Dieu, celle qui s’appelle la grande.
Ils l’écoutaient attentivement, parce qu’il les avait longtemps étonnés par ses actes de magie.

Mais, quand ils eurent cru à Philippe, qui leur annonçait la bonne nouvelle du royaume de Dieu et du nom de Jésus Christ, hommes et femmes se firent baptiser.
Simon lui-même crut, et, après avoir été baptisé, il ne quittait plus Philippe, et il voyait avec étonnement les miracles et les grands prodiges qui s’opéraient.

(Puis, Pierre et Jean débarquent, pour s’assurer que cette nouvelle branche de l’église est sous contrôle.)

Et, lorsque Simon vit que le Saint Esprit était donné par l’imposition des mains des apôtres, il leur offrit de l’argent, en disant: Accordez-moi aussi ce pouvoir, afin que celui à qui j’imposerai les mains reçoive le Saint Esprit.
Mais Pierre lui dit: Que ton argent périsse avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s’acquérait à prix d’argent!

Voilà pour la version canonique, la version de Pierre. Des interprétations non canoniques proposent l’idée que Simon offre de l’argent à Pierre pour être autorisé à prêcher en Samarie. Parce qu’il semble que les patentes canoniques… se vendaient. La simonie? Ah Ah !

Le Roman pseudo-Clémentin, un texte apocryphe qui apparaît au 4ème siècle (mais basé sur un texte ‘l’écrit de base’ qui serait apparut dans la première moitié du 3ème siècle), décrit en détail la joute qui oppose Simon Pierre et Simon le mage. Joute verbale, d’abord, où Simon défend l’idée d’une double divinité. Un démiurge qu’on adore et un vrai dieu qui réside à l’intérieur de nous-mêmes. Puis joute magique, où le mage décolle et où Pierre, invoquant le nom de son dieu, le ratatine au sol.

On trouve un commentaire passionnant du texte dans Le roman pseudo-clémentin. Notes critiques, par Charlotte Touati. L’auteure replace le débat dans une très ancienne querelle entre judéens et samaritains. Je vous en donne une partie importante parce que c’est vraiment bien vu :

L’activité prophétique telle qu’elle a pu être vécue en milieu juif ne doit pas être vidée de sa dimension concrète, quotidienne. En effet, il s’agissait d’une pratique, d’un véritable « métier », bref de ce que l’homme moderne qualifie fréquemment de « magie ». Les textes de l’ancien Israël sont parcourus de prophètes qui opèrent en indépendants ou au service d’un roi, et il ne semble pas que leur condition matérielle influe véritablement sur la valeur de leur message. Elie répond certes à l’image romantique du prophète isolé, attendant les révélations divines en menant une vie d’ascète, mais d’autres appartenaient très certainement à la classe sacerdotale, exerçant auprès du Temple ou à la cour. Chaque lieu de culte, chaque souverain entretenait son collège prophétique. Les pratiques et les manifestations visibles de leur activité devaient certes varier, mais là ne résidaient pas les critères assurant la validité de leur message. Tout était question d’autorité, c’est-à-dire de la divinité dont émanait le message. Il semble que les Pseudo-Clémentines s’inscrivent toujours dans cette mentalité.

Les prestations de Pierre ou de Simon ne diffèrent pas véritablement dans leur forme, seule la source de leur pouvoir respectif les distingue. L’un appartient à la vraie Prophétie, l’autre à la fausse, mais tous deux sont prophètes de métier.

« Le magicien c’est l’autre » pourrait-on dire. Le fait apparaît très nettement dans l’audience de Moïse auprès de Pharaon. [Je rappelle brièvement le mythe : instruit par Dieu, Aaron jette son bâton aux pieds du Pharaon, et le bâton se transforme en serpent. Pharaon demande à ses propres magiciens d’en faire autant… et ils le font, au moyen de leur art secret. Finalement Moïse et Aaron gagnent parce que leur bâton-serpent avale les autres bâtons-serpents. Et toc !] L’homme du Sinaï est la figure du prophète par excellence, mais lorsqu’il affronte en prestiges les magiciens de Pharaon, il combat clairement sur le même terrain qu’eux. Seulement, il le fait au nom du Dieu d’Israël. La joute qui oppose les deux champions du roman pseudo-clémentin est assez semblable à celle de l’Exode et la référence a dû s’imposer tant à l’auteur qu’au lecteur.

Note de Charlotte Touati : Sur l’usage diffamatoire du qualificatif « magicien », cf. Harold Remus, Pagan-Chrisian Conflict over Miracle in the Second Century, Cambridge (MA), 1983 ; Gérard Poupon, « L’accusation de magie dans les actes apocryphes », Les Actes apocryphes des apôtres. Christianisme et monde païen, François Bovon, Michel van Esbroeck et alii (éds), Genève, 1981, p. 71-93.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s