de la magie —par Rémi Marie

Le monde est fou ! Tous les jours, une nouvelle preuve ! Et cela dure depuis des siècles ! Accélération ? (cf. accelerate manifesto) Peut-être, mais la folie n’est pas nouvelle. Comment la soif de pouvoir nait ? Comme la vie ? De la collision d’une météorite avec une planète gelée ? Comment, pourquoi certains peuples y résistent ? (Je pense par exemple au fameux texte, La Société contre l’État, de Pierre Clastres, 1972.) Comment notre civilisation s’y adonne à fond ? Comment tout cela a commencé ? Que peuvent pour nous, au point où nous en sommes, magie, chamanisme, sorcellerie, toutes croyances ou pratiques interdites ? Qu’y a-t-il derrière ces mots ? Comment sont-ils apparus ? Quelle est leur fonction ? Pouvons-nous les réinventer ? Les retourner ? Ce qui est sûr c’est qu’on a le feu aux fesses. Qu’on doit réapprendre (très vite) à vivre-et-penser dun seul mouvement. Il existe des indices que d’autres avant nous y sont parvenus. Comment ? Qui ? Quand ? Où ? Pourquoi ? Le champ de recherche est large. Existe-t-il une sorte de mémoire archaïque, en nous, qui connaît les réponses ? Existe-t-il un raccourci ? Espérons-le !

Ce que je tente avec ce premier chantier, c’est une enquête sur les origines indo-européennes de la magie : les origines de la magie-par-chez-nous (en voyant ‘nous’ un peu large). Non pas des pratiques magiques, millénaires, mais de l’idée, du concept, du mot même, magie, et de son usage, de la séparation d’où il est né.

Magie, cet « art fondé sur une doctrine qui postule la présence dans la nature de forces immanentes et surnaturelles, qui peuvent être utilisées par souci d’efficacité, pour produire, au moyen de formules rituelles et parfois d’actions symboliques méthodiquement réglées, des effets qui semblent irrationnels », dit le dictionnaire. (Mais comment pourraient être présentes dans la nature des forces sur-naturelles ?)

La magie, un art ? L’art, magique ? Que peut-on en tirer ? Est-ce une piste intéressante ? Toutes les pistes qui nous mènent ailleurs, dans la zone du dehors, sont intéressantes. La piste de la folie (ou de la drogue). La piste de la magie. Mais qui croit sérieusement en la magie ? La magie n’est qu’un conte pour enfants. Une resucée de vieilles croyances débilitantes, de vieilles ignorances, un condensé de la stupidité humaine. La magie a mauvaise presse. Ce n’est pas un hasard. (On sait ce qu’est la presse, d’ailleurs.) La magie a été dénigrée, traînée dans la boue, presque éradiquée par deux millénaires de totalitarisme religieux (puis scientifique). Qu’en reste-t-il ? Un numéro de music-hall ? Quelques ouvrages au rayon spiritualité ? Un sujet d’étude au CNRS ?

Pourtant… j’ai toujours pensé que la poésie (au moins idéalement) était la recherche de cette suite de mots capable d’arrêter (de faire exploser) le monde. Magic ! Que l’art serait la recherche d’une forme capable de rendre réel ce qui ne l’est pas. Et réciproquement. J’ai toujours eu dans la tête que ces formes, textuelles, plastiques, sonores, visuelles, tiraient leur puissance d’agir de leur différence radicale. Qu’il y avait là quelque chose qui s’opposait radicalement à la rationalité. De toute façon… a-t-on le choix ? S’accrocher à notre prétendue science ? À nos calculs ? Quelle rigolade ! On sait aujourd’hui à quel point ces calculs étaient faux ! Tobie Nathan, je crois, écrivait qu’on juge d’une croyance d’après ses conséquences, ses résultats. Le jugement est rendu ! Mais cette rationalité moderne, celle qui nous a apporté la fission nucléaire et les high speed transactions, comment la combattre ? Par quoi la remplacer ? On ne peut négliger aucune piste.

La magie ? C’est quoi la magie ? La magie, ça vient des mages, pardi ! Et les mages ? Les mages ça vient d’orient, selon la tradition biblique. De l’orient, soit, mais d’où exactement ? Et qui sont-ils ? Un peu d’histoire (c’est à dire de fiction). Selon Hérodote, notre premier historien-fabulateur, les mages (μάγοι) seraient l’une des tribus Mèdes. Peut-être la caste sacerdotale des Mèdes, les prêtres. Mais, voila ! En dehors de quelques lignes d’Hérodote et de quelques inscriptions dans des textes Assyriens et Babyloniens, on ne sait pas grand-chose des Mèdes. Du temps de Darius 1er ou Darius le Grand (dans les 500 avant J.C.) la Médie est l’une des provinces de l’empire perse (qui comprend aussi l’Élam, l’Assyrie, l’Égypte, la Parthie, l’Arménie, la Margiane, la Sattagydie, et les Saces). Les mèdes seraient… un ensemble de ‘tribus Indo-Iraniennes’. Tiens-tiens ! Une bonne occasion de se rappeler que l’inde n’est pas très loin ! D’ailleurs, d’après Hérodote toujours, une de ces tribus Mède serait la tribu des Budhi, ou budiens. Cette tribu pourrait être aussi celle dans laquelle est né Bouddha. Une autre tribu serait celle des Magi, ou Mages. That’s it ! Ou pas ?

Parce qu’il existe une autre version. Sont-elles compatibles ? Cela reste à voir. Dans la seconde version, les mages seraient les prêtres du Zoroastrisme. Religion où et quand apparue ? Là aussi, un certain flou. Zoroastre ou Zarathoustra aurait vécu vers les 7ème et 6e siècles avant. (Ou bien alors, suivant d’autres auteurs, entre les 15ème et 11ème siècles.) Quelque part dans le nord-est de l’Iran actuel. Zoroastre (comme Moïse) est un personnage mythique. On le présente souvent comme l’inventeur de la première religion monothéiste. (Mais à vrai dire… certaines divinités rabaissées au rang d’anges pour faire d’Ahura Mazdā un dieu unique resurgiront plus tard.) Zoroastre, l’ancêtre des mages ? Voire des magiciens ? (Certains affirment même que Zoroastre serait le «modèle» du prêtre indo-européen qu’on retrouve chez les Celtes, en la personne de Merlin.)

Je lis que les textes sacrés du Zoroastrisme, les hymnes gathiques de l’Avesta sont rédigés dans une langue indo-iranienne archaïque, l’avestique, vieille d’environ 3 000 ans, et très proche grammaticalement des textes védiques indiens du Rig-Véda. (Ce qui nous renverrait dans les moins mille.) Que connaît-on du Zoroastrisme ? Une religion qui… a été la religion officielle perse pendant 13 ou 14 siècles ! À peu près rien ! (Religion toujours vivante d’ailleurs, entre autres chez les Pârsîs ou Farsis, du côté de Bombay.) Vous avez dit bizarre ? Et, à propos de circulation, une religion qui a sans doute fortement influencé la religion hébraïque. Puisqu’au moment de la prise de Babylone par Cyrus II en 539 avant, de nombreux réfugiés hébreux s’y trouvaient. L’Ancien Testament (le Livre d’Esdras) raconte leur retour à Jérusalem. Tous ne sont pas rentrés, d’ailleurs, et c’est la naissance d’une scission dans la culture religieuse hébraïque entre les partisans de la diaspora, et ceux de l’état d’israël. Mais c’est une autre histoire.

Donc, donc… Et bien ces ‘mages’ (de l’évangile de Mathieu et seulement celui-là) qui viennent d’orient saluer la naissance du messie… viendraient du nord-est. Soit d’une région située au nord-ouest de l’actuel Iran, chez les Mèdes. Ou alors plutôt de Babylone, en suivant la route de la caravane de Zorobabel. Disons-le autrement : la naissance du Christ, plutôt la naissance mythique du christianisme, se déroule sous l’égide de la puissance babylonienne. Cette même puissance babylonienne qui avait déjà permis sous Cyrus II le retour d’exil et la reconstruction du temple de Jérusalem. Plus tard, très vite, en se développant, la nouvelle religion va renier sa dette. Elle va rejeter ces mages et leurs pratiques rituelles dans les ténèbres des fake news.

Pour comprendre comment on passe des mages à la magie, on a donc deux pistes. L’une, celle de l’invention de la magie par le christianisme. Qui va s’acharner à occulter toute croyance non canonique. Et du même coup inventer cette croyance non canonique et occulte, la magie. L’autre, celle d’une possible contamination. Ça pourrait venir de l’inde, passer par Babylone, et arriver chez nous. Chez les Celtes, par exemple. Celle d’une possible continuité. D’un passage de relais entre mages et druides. (Selon l’hypothèse de Bernard Sergent et sa théorie du prêtre indo-européen.) Au final ces deux pistes se rejoignent. Plutôt, la piste chrétienne prend le relais de l’autre. Au moment de la conquête des Gaules, les dieux celtes (ou gaulois) sont poussés dans l’ombre par Jupiter et sa clique. Vade retro ! Puis, un peu plus tard et un peu plus loin par le dieu unique et irascible des fanatiques chrétiens.

Mais les druides ? On ne sait pas grand-chose des druides. Et on tombe en pleine querelle d’experts. Celtes ou pas celtes ? Classe sacerdotale ou bien philosophes ? Chaque nouvelle théorie dézingue la précédente, méthodiquement. Échafaude à sa place un édifice branlant. L’une des dernières, des théories sur les Druides ? Elle en fait une classe aristocratique née pendant la civilisation (celte) de Hallstatt. La civilisation de Hallstatt, (toujours notre manie du découpage et de la classification) ça se passe au premier âge de fer. Dans une zone qui s’étend du Danube à la Bourgogne. Une zone en forme de croissant qui s’enroule autour de la chaîne des alpes, au nord et à l’ouest. Vers les 7ème et 6ème siècle avant, à la fin de cette période, il y a de la richesse. Ce qu’on en sait, c’est surtout par l’archéologie, sites et tombes. Certaines bien garnies de bijoux et de vaisselle exotique (grecque ou étrusque). On peut même y trouver un char enterré avec son propriétaire. On imagine (les historiens) une aristocratie à cheval. Ta-dam, ta dam ! Un commerce bien actif. Avec les grecs et les étrusques. Sel (des mines de Hallstatt) contre vaisselle ou bijoux. Et puis les druides.

Les druides n’ont pas laissé de trace bien nette. Quelques serpes en métal doré par-ci par-là. Pas d’écrit. Des traces, pourtant, mais indirectes, à travers des textes grecs pour la plupart perdus. (Sans doute lors de la très mystérieuse disparition de la bibliothèque d’Alexandrie. Qui, en disparaissant, a réussi le tour de force de faire disparaître aussi sa propre disparition !) Des textes perdus mais dont on a des témoignages. Un ouvrage, Mémoires pythagoriciens, ou Pythagorica Hypomnemata aurait (notez le conditionnel) exposé, vers le 5ème siècle avant, les relations entre les druides et les pythagoriciens. Un autre, le Traité de la Magie, que Diogène Laërce attribuait (à tort, on va le voir) à Aristote parlerait de la naissance de la philosophie. Laërce écrit, dans sa Vie et doctrine des philosophes de l’antiquité : « quelques auteurs prétendent que la philosophie a pris naissance chez les barbares : ainsi Aristote, dans le Traité de la Magie, et Sotion, au vingt-troisième livre de la Succession des Philosophes, ou Διαδοχή, disent qu’elle fut cultivée chez les Perses par les mages, chez les Babyloniens ou les Assyriens par les chaldéens, dans l’Inde par les gymnosophistes, chez les Celtes et les Gaulois par ceux qu’on appelait druides et semnothées. »

Traité de la Magie (dont le titre serait plutôt Magikos, ou De l’art des mages) et qui est attribué aujourd’hui à Anthistène de Rhodes. Anthistène, le maître (en philosophie) de Diogène, le fondateur supposé de l’école cynique. (Tiens tiens ! En quoi la magie ou les mages pouvaient-ils intéresser les cyniques ? On ne le saura jamais !) Quant à Sotion d’Alexandrie, au 3ème siècle avant, il n’est qu’un commentateur. (Lui avait sans doute accès à la grande bibliothèque.) Puis Laërce, au 3ème après (qui a lu Sotion qui a lu Anthistène). L’art des mages ! (L’art, ici, dans le sens de savoir faire.) Très prometteur ! Dommage que les pistes soient brouillées !

Un peu plus tard… toute une littérature sur les Druides fleurit au 1er siècle avant. Timagène, Diodore de Sicile, Strabon, Cicéron, César, en font mention. Très probablement à partir des mêmes sources. Quelques-uns les ont même rencontrés. Par exemple Posidonios d’Apamée, dans ses voyages en Gaule vers – 50. Il en a fait le récit. (Que César a copié-collé dans son La guerre des Gaules.) César et Cicéron, eux, ont connu personnellement un certain Diviciacos. Se disant druide, il est venu à Rome en – 61 demander aide pour repousser l’invasion Helvète. (Diviciacos, un chef ou vergobet des Èduens, peuple Gaulois rival des Arvernes et allié aux Romains depuis le 2ème siècle avant. Il se disait devin, et parlait à égalité avec Cicéron.)

En bref… Laërce (qui a lu Sotion qui…) met sur le même pied, philosophes, mages, sages indiens et druides. (Et chaldéens, terme ambigüe qui désignait pour les grecs les astrologues, ou astronomes mésopotamiens -et babyloniens). Bon !

Même difficulté avec les Mémoires pythagoriciens qui connecteraient les druides avec Pythagore. Le pétulant J-L Brunaux écrit, « les philologues nous apprennent que dès le Ve siècle av. J.-C. circulait un ouvrage, intitulé Mémoire pythagoricien qui, le premier, devait (c’est moi qui souligne) exposer les relations entre les druides et les Pythagoriciens. » Et il insiste, dans une note. « Cette hypothèse […] repose sur les travaux des philologues qui ont montré qu’il y avait en Grèce deux ensembles de sources concernant la philosophie ancienne des Celtes. La première, rapportée par Diogène Laërce, est issue du Magikos et de Sotion, la seconde, rapportée par Alexandre Polyhistor et Clément d’Alexandrie, est totalement indépendante et issue de ce Mémoire pythagoricien qui forcément (c’est encore moi qui souligne) évoquait, nommément ou non, les druides. Un résumé de cette théorie se trouve chez N.K. Chadwick, The Druids. » Ouvrage auquel je n’ai pas eu accès. Forcément ? Forcément my ass !

J‘aimerais pouvoir croire. Parce que cette hypothèse d’une connexion entre école pythagoricienne et druidisme, vers le 5ème siècle avant, ouvrirait des pistes. D’un autre côté… on raconte tellement de choses sur Pythagore ! Lui non plus n’a rien écrit, et cet ésotérisme est déjà un point commun. On raconte par exemple que Pythagore fut le premier penseur grec à se qualifier lui-même de philosophe. Mais cela fait partie du mythe.

Un mythe du sage, mathématicien, philosophe et mystique, que Walter Burkert dézingue en 1962. (Walter Burkert, Weisheit und Wissenschaft: Studien zu Pythagoras, Philolaus und Platon, ou : Sagesse et Science: Études sur Pythagore, Philolaus et Platon, non traduit en français à ce jour.) Selon Burkert, Pythagore aurait été inventé de toutes pièces, à posteriori (comme philosophe mathématicien), par Speusippus et Xenocrates, chef de l’académie après la mort de Platon, pour créer une néalogie à la métaphysique platonicienne. (Un peu comme le christ a été inventé vers la fin du 1er siècle par les vrais auteurs des évangiles qui ne l’ont pas connu.)

Peut-on tracer une ligne de la magie qui filerait jusqu’à Pythagore, les mages, Zoroastre (et peut-être l’inde) ? Une ligne malmenée (tordue, hachée menu) par la religion canonique. Et par la science canonique. Malmenée, la magie, mais en même temps inventée par ses détracteurs. Occultée et occulte mais résiliente. D‘ailleurs, de la magie, n’y en a-t-il pas dans le christianisme le plus canonique (miracles, transsubstantiation, …) ? Et dans la science ? La physique nucléaire ? Le big bang ? La bombe ? La conquête spatiale ? Les biotechnologies ?

Mais revenons à nos moutons. À Burkert par exemple, qui, loupe à la main, dissèque le mythe Pythagoricien. Comment s’éclaire-t-il ? À la faible lumière des quelques écrits de Philolaus (et ceux de l’école platonicienne). Philolaus de Crotone, dans le golfe de Tarente, inventeur du mouvement de la terre. (Ça aussi, c’est vrai qu’il fallait l’inventer.) Philolaus est quelque chose comme le chaînon manquant entre la mystique pythagoricienne et la philosophie platonicienne. Lui et son disciple, le mathématicien, musicien, et homme politique Archytas de Tarente. D’ Archytas, on dit qu’il aurait trouvé une solution géométrique à la duplication du cube, c’est à dire à la racine cubique de deux. On dit aussi quil fut l’ami de Platon, auquel il sauva la vie. Le mythe de Pythagore c’est celui d’une géniale synthèse. Mathématiques, cosmologie, musique, théologie, politique. À lire Burkert… il n’en reste pas grand-chose. Un guru ? Un chef religieux ? Sans véritable religion. Un mystique ? Un philosophe ? Avant la philosophie !

Plus on plonge dans l’histoire de la philosophie et plus le sujet glisse entre les doigts. Quelle philosophie ? Quelle sagesse ? Quelles croyances ? Quelle beauté ? Quelle vertu ? Quelle vérité ? Mais aussi quelle démocratie ? Quelle richesse ? Quels affrontements politiques ? Les écoles, les chapelles, éclosent et disparaissent, dans toutes les régions de la grande Grèce. Elles n’échappent pas aux enjeux politiques. On peut passer sa vie à l’ombre des vieux manuscrits, fasciné par la rencontre de ces écoles de pensée venues de tous les coins du monde, l’Inde, l’Égypte, la Mésopotamie, Babylone, la Judée. Qui implosent en une forme unique : la philosophie, la science. Transmutation fascinante ! De la sagesse des mages, à la mystique de Pythagore, à la philosophie, à la science. Quelle perte immense ! Je paraphrase Jean Monod, qui parlait il y a des années de cette perte immense, du sorcier au savant. Quelle perte exactement ? Le désenchantement du monde ?

La philosophie, la science, ou plutôt, la physique, la métaphysique. Un terme qui ne figure dans aucun des quatorze volumes éponymes attribués à Aristote. Volumes posthumes, édités et publiés sous ce titre, au premier siècle avant J.C., par (sans doute) le dernier recteur du Lycée, Andronicos de Rhodes. Pourquoi métaphysique‘ ? Sans doute, tout simplement, parce que ces volumes suivent immédiatement le volume sur la physique. Ce qui vient après la physique, donc. Après ? Ou bien avant ? La question n’est pas résolue.

Annick Jaulin, dans son efficace relecture du texte (La Métaphysique, donc), note : 

« Le fait que la sagesse, savoir des principes et des causes, serait la science divine du divin rappelle la caractéristique de “théologique“ qui sera accordée à la philosophie première au livre E (1026 a 19), pour les mêmes raisons, à savoir que si “le divin existe quelque part, il existe dans une nature de telle sorte“ (1026 a 20), c’est-à-dire dans la nature des causes. Dans les deux textes, cette science est dite mériter la dignité (timè) la plus grande (cf. 983 a 5 et 1026 a 20-21). Il semble difficile de distinguer la science théologique du livre E de la science la plus divine, décrite au livre A. Philosophie, science divine, les caractères de la sagesse manifestent son autarcie : elle est la science libre qui ne poursuit qu’elle-même. »

Un peu touffu, c’est vrai. J’en retiens que le concept de philosophie (ou de science) est en gestation, encore maléable. Que le divin n’est pas surnaturel. Qu’il est simplement cause première, et fait ainsi partie de la nature du monde. La sagesse qui est la science des causes, est donc inextricablement liée la théologie. Il s’agit (je cite Jaulin) d’une « activité qui n’a d’autre fin que le savoir, et se développe par la pratique de l’interrogation (l’aporie) et de l’étonnement, afin d’échapper à l’ignorance. » Du plaisir de la connaissance à la science divine du divin, un glissement sémantique qui ressemble à un tour de passe-passe. Les religions s’évertuaient à créer des lois (comme celles tombées du ciel, boum, dans les mains de Moïse par exemple). Des lois morales, qui étaient aussi bien les lois politiques d’un peuple privé de souveraineté. Avec Aristote apparaissent tout à coup un nouveau type de lois, les lois de la nature. Des lois qui déterminent… non plus les comportements humains, mais le comportement des choses ! Les lois du monde, rédigées par l’homme, et qu’il nommera ensuite « connaissance », ou « science ». Mais qui constituent en fait une prise de possession, un programme. Objectivité, et transformation du monde (nous mêmes y compris) en objet. Comme Aristote l’explique, il s’agit « d’une science divine du divin ». Une première fois, des siècles avant la renaissance, l’homme usurpe la place des dieux ! Mais s’il usurpe la place des dieux, alors toute science est théologie?

Jinterromps mon voyage dans la magie à ce point. (Pour le moment. Pour reprendre souffle.) Déjà suffisamment de questions sans réponses. D’ailleurs plus je creuse, plus les questions envahissent mon terrain de fouilles. Par exemple la métaphysique. Mais aussi la philosophie. Mais encore la religion. Qu’est-ce que la religion ? Des concepts si solides, si massifs, si bien établis. Mais qui tombent en poussière dès qu’on tente de s’en saisir. Hindouisme, une religion ? Mais bien plus que ça ! Plutôt une civilisation. Et on pourrait dire la même chose du zoroastrisme. Et même du judsme, pendant des siècles le régime politique non déclaré d’un peuple sans souveraineté. Et quid du pythagorisme ? Avec ses règles, ses secrets, son influence politique ? En général, quelle part de religieux dans le développement de l’astronomie, des mathématiques, de la philosophie ? Et cette part quelle qu’elle soit, de quelle manière travaille-t-elle la nouvelle science, ensuite, de l’intérieur ? Qu’en est-il de la part occulte, la magie ?

Beaucoup de questions non résolues. Comment à Babylone, astronomie et mathématiques participaient du religieux (pour fixer le calendrier des fêtes, par exemple) ? Comment s’est produit d’ailleurs, ce saut vers l’abstraction, vers le calendrier, vers les chiffres ? Comment Aristote traitait-il la divination, les sacrifices, etc. ? Peu de réponses, mais quelques hypothèses. Un, que la magie est née de la séparation (aristotélicienne). Mais, deux, que, paradoxalement, la magie est justement ce qui ne sépare pas ! C’est à dire, trois, que la création de la science-comme-séparation nomme et du même geste repousse dans l’obscur une forme de connaissance et/ou de croyance, la magie, qui est par principe connaissance non divisée d’un monde non divisé.

Merci de votre attention !

(à suivre…)

RM

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