du sexe de l’art (une déclaration de Giovanna Zapperi)

Avril 2013, Giovanna Zapperi déclare à la commission d’enquête de la Délégation aux Droits de la Femme, au Sénat :

Je suis professeur en histoire et en théorie de l’art à l’École nationale supérieure d’Art de Bourges (ENSAB) et également chercheure associé au Centre d’histoire et de théorie des arts de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) où j’ai conduit pendant 6 ans un séminaire de recherche, à l’attention de jeunes doctorantes chercheures, sur les questions portant sur le genre, la femme artiste, la différence des sexes dans le domaine de l’histoire de l’art.

J’examinerai la situation des femmes dans les arts plastiques en France en examinant deux questions connexes : celle de l’histoire de l’art et de l’enseignement artistique.

En effet, la situation des femmes dans les écoles d’art, qu’elles soient enseignantes ou étudiantes, demeure particulièrement alarmante tant sur le plan de la sous-représentation des femmes dans le corps enseignant que sur celui de la banalisation de comportements sexistes auxquels sont soumises les étudiantes.

L’éventail des comportements sexistes est large, allant de l’insulte sexiste ou homophobe jusqu’au harcèlement sexuel, véritable fléau qui sévit dans l’enseignement artistique.

J’aborderai ces questions par le prisme de mon expérience en tant que chercheuse féministe et enseignante en école d’art car, à ma connaissance, elles n’ont pas fait l’objet d’études quantitatives.

Seule la remise en cause d’un certain nombre d’idées reçues sur les arts plastiques, en les examinant à l’aune des interactions entre l’enseignement et l’histoire de l’art, permettrait de changer la situation alarmante existant à tous les niveaux des institutions artistiques.

Le domaine de l’histoire de l’art ne se limite pas à une simple discipline enseignée dans les universités mais s’étend aussi aux institutions artistiques, musées et centres d’art, ainsi qu’aux savoirs et pratiques des artistes, des critiques d’art, des commissaires d’exposition et des historiens.

Le récit de l’histoire de l’art se lit au masculin faisant la part belle à une succession de « grands maîtres », ne laissant aux femmes que la portion congrue, quand il ne les exclut pas purement et simplement.

Enseigner l’histoire de l’art selon une vision féministe passe tant par l’affirmation de la présence féminine dans l’art – quoiqu’elle ait pu être marginale à certaines époques – que par l’interrogation sur les rapports existant entre l’histoire de l’art et les structures du pouvoir masculin.

L’invisibilité de la production artistique féminine passée et présente conforte l’impression que peu d’artistes femmes existent.

Le canon qui structure l’histoire de l’art doit être révisé comme le précise une grande historienne de l’art, Griselda Pollock, qui préconise de « différencier le canon » en examinant comment la création artistique, ses mythes, ses imaginaires et les rapports de force qui la sous-tendent s’inscrivent dans une approche sexuée.

Poser de simples questions : « l’art n’a-t-il rien à voir avec le genre ? », « Qui fait l’art, qui le reçoit et qui en fait l’histoire ? », « Quelle place y occupent les femmes ? » permet de s’interroger sur le caractère implicitement universel et neutre de l’art mais aussi les pans exclus de l’histoire de l’art.

Dans un essai paru en 1971, l’historienne de l’art américaine Linda Nochlin demandait, non sans provocation, pourquoi l’histoire n’a pas retenu les noms de grandes artistes femmes.

Si cette question apparaît désormais datée dans d’autres pays, elle provoque encore des émois en France où la réflexion féministe appliquée à l’art demeure marginale.

Elle y montrait notamment comment les institutions de l’art entre le XVIIème et le XIXème siècle empêchaient l’accès des femmes à un statut d’artiste à égalité avec les hommes, l’artiste se définissant historiquement par son appartenance au genre masculin.

Ensuite d’autres chercheures ont pointé l’asymétrie structurelle entre les sexes dans le domaine de la création artistique, révélée de manière paradigmatique par les expressions de « vieux maître » ou « maître ancien » qui, une fois déclinés au féminin, se muent en une caricature misogyne ; ainsi, une femme artiste ne serait donc qu’une « vieille maîtresse ». 

Ce jeu de mot révèle la manière selon laquelle l’autorité masculine s’oppose à un féminin sexualisé relégué au rôle d’objet érotique.

Les artistes femmes y sont confrontées inévitablement, notamment en France où le sexisme imprègne les institutions artistiques, et ce même dans le domaine de la création contemporaine où, pourtant, la présence des femmes n’est plus marginale.

L’affirmation selon laquelle l’art serait un domaine neutre et universel est battue en brèche si on analyse la structure de l’histoire de l’art à l’aune de la différence des sexes.

Cette apparente neutralité cache en réalité un sexisme manifeste qui considère que les femmes ne sont pas dignes de la position d’artiste, laquelle s’inscrit dans un schéma masculin à orientation hétérosexuelle.

Examiner quelques manifestations d’importance ayant eu lieu récemment en France suffit pour se rendre compte de la prégnance de ces idées dans le monde de l’art. 

Ainsi, la manifestation biennale dénommée « Monumenta », organisée par le ministère de la Culture, propose chaque année à un artiste contemporain de renom de créer une oeuvre spécialement conçue pour l’espace monumental de la Nef du Grand-Palais. Un défi relevé par Anselm Kiefer en 2007, Richard Serra en 2008, Christian Boltanski en 2010 et Daniel Buren en 2012.

Par cette sélection d’artistes hommes, le ministère de la Culture confirme donc qu’un artiste contemporain de renom capable de créer une oeuvre monumentale financée par l’état français est forcément un homme.

Autre exemple, en 2009, « La Force de l’art », triennale d’art contemporain organisée par le ministère de la Culture, qui devait dresser un panorama exhaustif de la création contemporaine en France ne comptait que 7 femmes parmi les 42 artistes sélectionnées.

Ainsi que le mettait en évidence une lettre ouverte publiée dans le journal « Le Monde », cette situation consternante ne résultait pas seulement d’instances de décision composées exclusivement d’hommes mais renvoyait à l’existence d’un problème plus général au niveau national.

En effet, si l’on considère la proportion dans les collections publiques des oeuvres produites par les femmes (environ 15 %), l’édition 2009 de « La Force de l’Art » ne doit pas nous surprendre et ne reflète pas un sexisme ponctuel.

En revanche, l’édition de 2012 de la Triennale, dirigée par un commissaire américain entouré d’une équipe majoritairement féminine, faisait une part plus belle aux femmes. Ne s’agit-il que d’un hasard ?

Le 8 mars 2013, la section française de l’Association internationale des critiques d’Art a organisé, en collaboration avec le Palais de Tokyo, une compétition réservée à une dizaine d’artistes féminines dont les travaux devaient être présentés par autant de critiques d’art femmes devant un jury international, chacune disposant seulement de 6 minutes 40 secondes.

La lauréate de la compétition y gagnait le droit d’exposer dans un musée français et faisait l’objet d’un article présentant ses travaux dans un magazine d’art contemporain.

Cette initiative a soulevé un tollé d’indignation qui s’est cristallisé dans une pétition signée par des centaines de critique d’art et d’artistes. Elle illustre de manière assez caractéristique cette manière insultante de promouvoir les femmes tant artistes que critiques dans le monde de l’art en France, à la façon d’un « concours de beauté ».

Les comportements sexistes sont tolérés, voire banalisés, dans les établissements d’enseignement artistiques français où règne une situation alarmante.

Les enseignantes, soumises à une entreprise de délégitimation systématique de la part des collègues masculins et du personnel technique, en souffrent. Mais les étudiantes sont encore plus exposées aux effets dévastateurs de la banalisation de comportements sexistes.

Les étudiants inscrits dans les écoles d’art sont majoritairement des jeunes femmes. Elles sont confrontées à un corps enseignant majoritairement masculin, surtout en haut de la hiérarchie, et à un enseignement faisant fi des femmes et de toute question liée au genre et à la sexualité.

Aussi, le désir d’une jeune femme de devenir artiste se trouve-t-il d’emblée délégitimé par l’omniprésence des modèles masculins.

Si on y ajoute le peu, voire l’absence, de réflexion sur la pédagogie, cela concourt à altérer une relation entre l’enseignant et l’étudiant(e) qui peut confiner au non-droit dans les cas les plus graves.

On peut certes arguer qu’un certain flou est propice à la liberté dont se nourrit la créativité et qu’une école d’art a vocation à encourager l’expression de soi et des autres. Néanmoins, cette absence de réflexion finit par déboucher sur de véritables formes d’arbitraire.

Selon une conception communément acceptée, l’enseignement artistique reflète l’autoritarisme qui caractérise les institutions françaises et se nourrit de stéréotypes sexistes sur l’art exaltant la figure du créateur masculin hétérosexuel.

Aussi, les étudiantes sont-elles invitées à rechercher une légitimation auprès des enseignants hommes et hétérosexuels qui incarnent au mieux l’autorité masculine.

La proximité entre l’enseignant et l’étudiant peut déboucher sur une relation asymétrique dans laquelle l’étudiant est confronté à l’arbitraire de la part de l’enseignant.

En témoignent les fréquents récits d’étudiantes devant constamment se battre contre des propos déplacés, des sous-entendus sexuels ou des comportements ambigus : une étudiante m’a rapporté qu’au cours d’un entretien l’un de ses enseignants avait fermé la porte à clef.

Quant aux relations sexuelles entre professeurs et étudiantes, elles sont banalisées et tolérées par l’institution quelle que soit la nature de cette relation : recours au sexe comme monnaie d’échange, relation occasionnelle consentante ou relations d’ordre sentimental, celles-ci existant aussi…

Cependant, dans tous les cas, l’omerta règne dans l’institution rendant impossible toute discussion sereine sur ces comportements. Cette situation révèle une incapacité à prendre en charge de manière responsable et ouverte les inégalités et le sexisme ordinaire au sein des écoles d’art. Elle résulte de la conjonction de plusieurs facteurs : la sous-représentation des femmes dans le corps enseignant et aux postes de direction des établissements d’enseignement artistique ainsi que l’absence d’une réflexion approfondie sur la pédagogie.

Un épisode survenu l’année dernière à l’École nationale supérieure d’Art de Bourges en fournit une illustration parlante. Une matinée, j’ai découvert que les couloirs étaient recouverts de confettis roses comportant des insultes à caractère sexuel. Il s’agissait, évidemment, d’une intervention artistique de la part d’étudiants, mais le ton et la violence des propos ainsi que leur caractère sexiste et homophobe étaient frappants.

Au cours de l’après-midi, l’alarme anti-incendie a retenti, obligeant l’ensemble des personnes présentes dans l’établissement à rejoindre la cour ; elles y ont alors entendu une voix ambivalente proférer, par le truchement d’un haut-parleur, les mêmes insultes que celles qui étaient inscrites sur les confettis.

Par ces actions, des étudiants, restés anonymes pour ne pas s’exposer à des sanctions, voulaient dénoncer des comportements réitérés de harcèlement sexuel au sein de l’établissement.

Par la suite, ils ont expliqué dans une lettre ouverte qu’ils voulaient réagir à une série de propos sexistes tenus par des enseignants à l’encontre de certains élèves, et rendre public un malaise jusqu’alors caché. Ils ajoutaient qu’un problème latent existe dans les écoles d’art en France : la normalisation d’attitudes, remarques et propos sexistes et homophobes de la part de personnes auxquelles leur statut d’enseignant confère le pouvoir de briser ou de promouvoir la carrière de leurs étudiants.

En « sonnant l’alarme » – la symbolique du geste était frappante -, ils entendaient provoquer un dévoilement. Celui-ci a permis un choc salutaire pour l’établissement et la prise de conscience de l’existence de ces comportements sexistes. Nous devons être reconnaissants à ces étudiantes qui ont eu le courage de dénoncer et de s’opposer à une atmosphère intolérable.

Les enseignants et la direction de l’établissement ont dû débattre de ces comportements sexistes ce qui a permis d’y faire évoluer les comportements.

La situation des femmes dans le domaine des arts plastiques en France est désastreuse et impose d’engager des actions urgentes pour transformer ces institutions.

Il est aussi urgent d’établir la parité dans le corps enseignant et lors de la nomination des directeurs d’établissements d’enseignement artistiques.

Une réflexion approfondie sur la situation des femmes dans ces milieux doit aussi être menée en impliquant l’ensemble des acteurs et des institutions artistiques : écoles d’art, musées. 

Note : A propos de la performance à l’École nationale supérieure d’Art de Bourges voir l’article précedent : https://artdeboutblog.wordpress.com/2017/11/25/deux-performances-antiheterosexistes-a-lecole-dart-de-bourges-par-act-hole/

3 commentaires

  1. Ce qui me fascine dans cette histoire bien de chez nous, c’est que, après sa mort (bien sûr), l’institution culturelle française s’est tout à coup alignée derrière Duchamp, nouveau demi-dieu (et demi-américain). Mais ce qu’elle n’a pas compris c’est que la révolution Duchamp c’était d’abord une révolution SEXUELLE. Une révolution du genre. On passait d’un art macho (qui suicidait les Camille Claudel) à un art plus que sexuellement ambigüe, voire asexué. On a élevé Duchamp au rang de héros national mais on n’a strictement rien compris à son apport. On a continué à vénérer l’artiste couillu. Et l’art gaulois. Mais bien sûr, tout cela, cette mythologie, ce folklore, est aussi en train de disparaître. A quand l’art des robots ? The sooner the better, dirait Brautigan !

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  2. PS Quand j’ai posté ce commentaire je ne savais pas que Giovanna avait produit un travail énorme sur ce sujet.
    Cf. son livre: L’artiste est une femme. La modernité de Marcel Duchamp. PUF

    Les premières lignes de l’introduction:
    « Ce livre avance l’hypothèse que Marcel Duchamp a déstructuré le genre de l’artiste, autrement dit sa masculinité. En prenant la décision de se donner un alter ego féminin, il a marqué un passage crucial dans la modernité. Il a décentré par ce geste la figure de l’artiste pour l’inscrire dans le féminin. L’étude du processus qui a conduit Duchamp à féminiser sa position et à remettre en cause la notion de créateur-génie, implicitement masculin, est au cœur de ce livre. »

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