Parler d’art en plein tournant mécénal (un extrait) —par Nathalie Quintane

Après les lectures d’été on passe donc aux lectures d’automne avec un petit livre rose fuschia intitulé tout bravement, L’art et l’argent ! (Si la teinte du livre n’est pas très automnale, d’ailleurs il est paru ce printemps, notez que les feuilles des arbres paysageant (et réciproquement) la Fondation Louis Vuitton ont attaqué leur flamboyant final.)
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Le livre se compose de textes rassemblés (et écrits) par Jean-Pierre Cometti et Nathalie Quintane et publiés cette année par les éditions Amsterdam.
Munis de son aimable auctorizacion, on vous propose un extrait du texte de Nathalie, Parler d’art en plein tournant mécénal.
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Pour une meilleure compréhension du texte, précisons que,
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– les « Clés d’une passion » était la première exposition (en 2015) de la Fondation Louis Vuitton (Matisse, Malevitch, Munch, Bonnard, Rothko, etc.) dont la curatrice Suzanne Pagé écrivait : « Offrir aux visiteurs, et à chacun en particulier, l’expérience d’une vraie rencontre intellectuelle, sensible et émotionelle ».
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– la première occurence dans le texte du mot ‘relais’ est la suivante :
« De qui attend-on les remerciements ? Qui doit dire merci [aux patrons] ? Le personnel politique, bien sûr, en premier lieu. Et puis, au fond, tout le monde — car nous sommes en démocratie. Et puisque tout le monde ne peut pas directement dire merci (la démocratie est représentative) il y faudra un relais; un relais qui dise merci pour tout le monde.
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– dans le paragraphe précédent celui-ci, il est question du décollage de la critique d’art vers un ‘journalisme de compréhension’ (l’un de ces relais chargés de dire merci pour tout le monde) dans un monde tout fringant où journalistes deviennent mécènes et mécènes, journalistes.
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Vomir de la propriété (par Nathalie Quintane)
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Cependant, la surexcitation lexicale qui semble être l’un des traits majeurs du journalisme de compréhension d’art n’est là ni seulement pour vendre un produit, quel qu’il soit (elle est certes analogue à la surexcitation publicitaire mais ne s’y réduit pas), ni pour pulvériser des limites, ni même uniquement pour que l’entreprise préempte la valeur de l’art, ou en soit contaminée.
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      Toujours à propos des « Clés d’une passion » (mais cela pourrait être n’importe quelle publi-exposition d’icônes), l’ensemble des relais s’entend à dire que toutes les œuvres présentées ont en commun d’avoir « cassé les règles » au moment de leur création. Exposées dans un « écrin qui casse lui-même les codes de l’architecture », elles ont un tel « pouvoir d’ébranlement » qu’elles en deviennent des objets sorciers capables d’imposer leur volonté (« Lors de l’accrochage, ce sont elles qui disent oui ou qui disent non, elles veulent ou elles ne veulent pas », explique Suzanne Pagé, pourtant titulaire de nombreux diplômes). Et tout est (presque) là : on ne parle plus de subversion en art – le mot a été trop moqué, trop associé à son paronyme (subvention) -, on ne parle plus de subversion mais de « dérogation » : « C’est parce qu’ils ont dérogé que ces artistes se sont imposés », continue d’expliquer Suzanne Pagé, le mot étant à entendre dans un sens spécifique : seuls les privilégiés dérogent au droit commun. Les œuvres « hors normes » de ces artistes forcément « hors normes » eux aussi ne sont pas montrées au public pour qu’il s’inspire, par exemple, de leurs dérogations à la norme ou au conformisme, mais pour garantir « la charge émotionnelle et [forcer] toujours la sidération ». Un public en état de sidération, c’est le rêve ultime du commissaire d’art et de son journaliste compréhensif. D’eux seuls ? Le vieux manteau du rêve d’une communication directe art-public (« Nul besoin de connaître le contexte de création [du Cri de Munch] pour percevoir le désespoir qui le hante », lit-on dans L’Express) est toujours doublé d’un intérieur trempé à l’acier d’une tyrannie possible – en tout cas d’une mise sous tutelle d’un public béat. L’important, ce n’est pas tant que ces artistes aient « dérogé », mais qu’ils l’aient fait pour (s’)imposer, telles ces figures « hors normes » et nouvelles légendes du bizness (Bill Gates, Zuckerberg, etc). Ici, l’arbitraire de l’œuvre, qui dit oui, qui dit non, qui doit être sidérante mais on ne sait pas très bien pourquoi, vaut moins pour l’arbitraire d’un artiste qui dirait lui aussi oui ou non sans savoir très bien pourquoi et cassant tout autour de lui comme un enfant gâté, que pour l’autorité absolue du mécène qui nous fait ce cadeau et qui un beau jour, pour un oui pour un non, a choisi de « vomir de la propriété » tels ces chefs en plein potlach décrits par Mauss. Est-on sûr que « chez nous la richesse ne soit pas avant tout le moyen de commander aux hommes ? », écrit-il dans sa conclusion à l’Essai sur le don.
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     Dans ce qui paraît un empire symbolique en voie de formation, de quoi  pourraient bien avoir peur les relais – politiques, journalistes, acteurs du monde de l’art ou « privés » ? « L’indifférence », répond Suzanne Pagé, à la question clé posée par Le Figaro : « Quel serait le cauchemar ? ». Le cauchemar, ce n’est pas la censure de plus en plus systématique d’œuvres contemporaines qui ne cherchent pas spécialement à « ébranler » et encore moins à « sidérer » le public ; le cauchemar, ce n’est pas d’avoir à verser 10 ou 14 euros par tête à une boîte dont le chiffre d’affaires a progressé de 6 % à 30,638 milliards d’euros en 2014.
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      L’indifférence, donc.

2 commentaires

  1. Intrigant, le double sens de déroger, vers le bas (déroger a la noblesse, perdre ses privilèges) et vers le haut (se soustraire à une loi en se plaçant au-dessus).
    Pour les artistes en question c’est bien d’une dérogation par le bas (hors castes, intouchables) transmuée en dérogation par le haut (sacralisation et valeur marchande) qu’il s’agit. À croire que la dérogation sociale et culturelle des artistes autorise ensuite toutes les dérogations légales des possesseurs des oeuvres.

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