Ecoldar – Portrait d’une île (un extrait) —par Christine Lapostolle

Christine Lapostolle nous parle, sur l’île de Ste Marguerite, de son livre à paraître,

Ecoldar – Portrait d’une île.

Avec son autorisation j’en publie un extrait qui me semble à la fois représentatif de ce très beau texte et un condensé des questionnements sur l’art à l’heure de sa professionalisation .

 

 

Le philosophe est exigeant. Le philosophe est plus vieux que les autres. Il fait partie de ces quelques personnes déjà engagées dans la vie active qui chaque année arrivent sur l’île. Le philosophe mène depuis qu’il est adulte une vie alternative dans les squatts, les communautés autogérées, il a entendu parler d’Ecoldar, il vient voir.

Le philosophe est intéressé par la création, l’art, les artistes, il veut découvrir. Nous l’appelons le philosophe car toutes les occasions sont bonnes pour engager de grandes discussions où il apporte lui-même beaucoup de réflexion et d’arguments. Il aime aussi la littérature, il lit de la poésie. Le philosophe cherche à savoir ce que l’art recèle encore de possibilités subversives, de modèles autres.[…]

Le philosophe est un autodidacte. Même s’il a passé du temps à l’université, il s’est formé lui-même, par ses lectures, ses expériences, des rencontres. Il a un certain goût pour le savoir universitaire mais il lui faut quelque chose de plus radical. Maintenant il a envie de faire, de fabriquer quelque chose – il ne sait pas encore quoi. Le philosophe fait partie d’un collectif qui, sans demander rien à personne, rassemble sur un site des textes polémiques et révolutionnaires pour les mettre à la portée de tout le monde ; ces textes sont imprimables à volonté, distribués gratuitement dans des infokiosques à l’occasion de rassemblements, de manifestations, ou de simples marchés.

Le philosophe essaie d’assister à tous les cours théoriques de toutes les années mais il trouve que ça ne va pas assez loin : « Ça s’arrête juste là où ça commence à m’intéresser… ». Il est exaspéré par l’individualisme et l’ignorance crasse de la plupart des étudiants. Le philosophe s’est fait deux ou trois amis qui réfléchissent et prennent des verres avec lui – ce sont des interlocuteurs conséquents dans les cours mais ils intimident les autres. Ils connaissent politiquement des tas de choses que les autres étudiants ignorent ou préfèrent ignorer. Ils analysent ce qu’ils comprennent du fonctionnement du monde de l’art au moyen de leur grille de lecture à eux et les conclusions ne sont pas fameuses. Le philosophe et ses amis réclament des cours, des échanges en dehors des cours, autour de textes. On institue les pique-niques philosophiques. Le premier livre a en être l’objet est Aurore de Nietzsche. Pour ces pique-niques, le philosophe et ses amis arrivent les bras chargés de denrées mises au rebut par les commerces et les sandwicheries de l’île. Des pains de la veille, des fruits fatigués, des yaourts légèrement périmés, que certains n’osent pas manger. Le philosophe depuis des années se nourrit comme ça. Il a beaucoup à dire sur l’abondance partagée, la permaculture, la résilience, la décroissance. Il regarde de haut les étudiants qui ne s’intéressent pas aux possibilités de changer la société. Des crétins. Tous les travaux plastiques qu’il montre sont faits avec des matériaux récupérés.

Le philosophe parfois tape du pied disant qu’il est scandalisé par le luxe de moyens qu’il voit autour de lui, cette chance d’être là – et qu’on n’en fasse rien : pas un chat en bibliothèque, des productions ineptes de singes artistes uniquement préoccupés de leur nombril et de ce qu’ils croient être le monde de l’art. Le philosophe trouve que les enseignants sont complices avec leur manière de prétendre savoir ce qu’est l’art. Leurs vision est étriquée, académique. Ces artistes intouchables, qui restent entre eux, qui déploient leur révolte entre les murs des institutions artistiques, cet art élitiste, planqué sous l’effigie de Marcel Duchamp. La trahison sur Ecoldar est plus condamnable qu’ailleurs, car par où peut passer le changement des consciences sinon par l’art ? Le philosophe remet en question le système des diplômes, des bilans, des évaluations. Ce qu’il entend du monde de l’art contemporain le fait rire. Il dit, c’est l’art qui m’intéresse, pas ça. Le philosophe dit qu’il voit des artistes parqués comme des petits vieux dans leurs résidences, que chaque fois qu’il est question d’un artiste arrive le mot résidence et que c’est déprimant. Qu’avoir affaire à tous ces gens qui parlent entre eux le langage de l’art dans des friches subventionnées, quand dans la rue c’est la vraie vie, c’est la misère, est désespérant.

Le philosophe a quitté Ecoldar au bout d’une année. Il se concentre à présent sur les relations humains/non humains. Il songe à devenir agriculteur et pour le moment il réalise un film qui décrit les rapports des animaux d’élevage et des hommes qui vivent à leurs côté.

Ecoldar – Portrait d’une île, parution  prochaine aux éditions MF  – www.editions-mf.com.

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